La Timidité

Publié le par Julien Métais

A présent que la foule s’est calmée et que le silence est revenu la timidité monte sur l’estrade et s’avance sur la pointe des pieds. A chaque pas elle sait que son cœur risque d’éclater dans sa poitrine. Elle parvient néanmoins au milieu de la scène et s’apprête à prendre la parole. La lumière des projecteurs lui fait mal aux yeux et son pouls s’accélère. Comment a-t-elle pu accepter de prononcer ce discours alors que chaque mot lui devient suspect et semble l’accuser de quelque faute cachée ? Comment a-t-elle pu consentir à éprouver publiquement la progression de son néant qui lui sert la gorge ? Comment a-t-elle pu céder à cette folie et se mettre en situation d’assister impuissante à l’émiettement de son être, à la dissipation de ses forces, à l’obscurcissement inexorable de ses facultés ? Peut-elle seulement encore ouvrir la bouche et proférer un son ? A-t-elle d’ailleurs encore quelque chose à dire ? Soudain ses jambes l’abandonnent à son sort pitoyable et quittent l’estrade où l’humiliation qui lui est infligée n’a que trop durée. Et voilà que la timidité tombe à terre et par un heureux coup du sort, va rouler jusque dans les coulisses où elle disparaît aux yeux du monde. Quel n’est pas son soulagement de retrouver enfin l’obscurité d’où elle n’aurait jamais dû sortir pour poursuivre je ne sais quelle chimère !

La timidité ne craint qu’une chose, finir piétinée par son ombre un beau jour de printemps.

La timidité est une gaucherie du cœur qui la rend inconsolable. A chaque acte risqué le monde s’éloigne un peu plus de son rivage.

La timidité est un défaut dont il est dangereux de se passer quand il s’agit de frayer avec les hommes. Elle invite à la confiance et ouvre la porte à toutes les trahisons !

Pour un peu la timidité s’attribuerait tous les mérites. N’a-t-elle pas fait mentir tous ceux qui pronostiquaient sa fin prochaine, n’a-t-elle pas su depuis sa réserve impénétrable, faire fructifier les germes dont elle ne cesse de récolter les bénéfices ! C’est que pendant qu’on la négligeait et la tenait pour une incapable, elle travaillait en secret à l’accomplissement de son grand projet, et à présent que ce projet est devenu réalité et qu’il remplit tout l’espace du visible, personne n’ose se dresser devant elle pour contester son autorité. Elle est redoutée et admirée et son nom est sur toutes les lèvres comme un talisman inestimable.

La timidité est une infirmité qui rend impropre au commerce des choses présentes.

La timidité sait que tôt ou tard, il lui faudra affronter le regard des hommes. Cette idée la poursuit et la tourmente sans répit mais tant qu’elle n’est qu’une idée, la douleur qu’elle lui cause demeure tolérable. En revanche dès que cette idée s’efface pour laisser place à la dure réalité, la timidité panique, son pouls s’accélère, désemparée, elle perd l’usage de la parole et s’enferme dans un terrible mutisme. Ce n’est pas qu’elle n’ait rien à dire mais le regard des hommes exerce sur elle un tel ascendant qu’elle ne peut résister à sa pointe acérée. Pourtant si l’on interroge ceux qui l’entourent nulle mauvaise intention n’anime et ne guide leur conduite, ils font même preuve envers elle d’une bienveillance et d’une courtoisie exquise, mais pour la timidité, l’impression pénible de vivre clouer au pilori de l’instant, l’emporte sur toute autre considération. C’est pourquoi elle prend ses jambes à son cou et rentre chez elle, rasant les murs, tête baissée. Sitôt sa porte refermée, elle retrouve enfin le royaume qu’elle avait quitté en s’aventurant imprudemment dans le grand monde.

L’objet de la timidité est la honte d’être soi en tant que cette honte enlève à l’homme la possibilité de ne pas être soi. La timidité cloue l’homme au poteau de l’être et lui fait subir un véritable supplice. Elle abolit en lui le sens du possible.

Le regard est la seule fenêtre devant laquelle le timide ne doit pas passer s’il veut conserver intact le sentiment rassurant de l’intégrité de ses forces.

Au fond qu’est-ce qui tourmente à ce point la timidité sinon le sentiment pénible qu’elle ne peut s’exprimer librement parce que le regard des hommes, chaque fois qu’il se pose sur elle, a valeur de sentence éternelle, de sorte qu’elle se sent fouillée au plus profond d’elle-même, violée dans son intimité et que la conscience de ce viol annule toute possibilité de réaction ? Et d’où la timidité tient-elle ce sentiment sinon de la conscience exacerbée de l’impossibilité de ne pas être soi sous le regard de l’autre ?

Il ne faut pas imaginer que la timidité manque de grandeur d’âme. Elle ne se subit qu’aussi longtemps qu’elle n’est pas poussée dans ses derniers retranchements, car alors elle est capable dans un élan impétueux de déchirer le rideau du visible pour révéler aux hommes la nudité du monde qui les transperce.

La timidité fait preuve de tant de délicatesse et de mesure dans ses gestes, de tant de réserve et de modestie dans ses paroles, de tant de prudence dans ses pensées, qu’on croirait que son occupation principale est de ne pas blesser ses interlocuteurs. En réalité, elle veille avec un soin jaloux à ne pas favoriser par un mouvement déplacé, la rupture du subtil équilibre intérieur qui lui permet d’évoluer dans le monde sans trop de désagrément. Mais que quelqu'un s’avise de la précarité de cet équilibre et lui en fasse grief et voilà que le visage de la timidité s’empourpre et qu’elle ne sait plus où se mettre. Son corps lui devient une charge écrasante, chaque regard fouille ses entrailles avec une violence inouïe, sa nudité elle-même la blesse et la fait souffrir. Comment vivre encore dans ces conditions ? La fuite demeure la seule réponse possible à ce suprême déséquilibre.

La timidité résulte d’un phénomène de projection intérieure qui érige le regard de l’autre en juge suprême de ses faiblesses et de ses manques. C’est pourquoi la compagnie des hommes est généralement peu appréciée par le timide, car il y voit une sorte de tribunal de la conscience qui le tourmente et le laisse sans ressource. Chaque parole peut être fatale, chaque geste l’occasion d’une souffrance infinie.

La timidité qui est bien obligée de composer avec les hommes n’est jamais désœuvrée. Elle est toujours en train de calculer ses chances de ne pas chuter au moment le plus inattendu.

La prudence et le sérieux dont fait preuve la timidité, son sens intime de l’invisible qui lui permet de pénétrer les êtres sans s’exposer soi-même inutilement, sa capacité à se mettre au service de ce qui se dit pour en retirer le meilleur, devraient suffire à exalter ses nobles qualités. Pourtant il faut toujours qu’un rabat-joie la saisisse au col, la soulève et exhibe ses défauts monstrueux. Mais ce rabat-joie est le plus souvent un effet de la timidité elle-même, laquelle ne remplit bien son office qu’en se sabordant contre toute raison.

Il est en chaque être des pointes de susceptibilités cachées. Quand ces pointes sont touchées la timidité perd l’usage de la parole. Elle entend bien les questions qu’on lui pose, mais elle ne parvient pas à combiner les mots appropriés dans une unité de sens pertinente. Le langage plane au-dessus d’elle comme un fantôme de la mémoire et elle sent son néant étendre son empire jusque sur ses fonctions motrices. L’idée même d’être encore en vie la pétrifie. Elle voudrait passer sous terre et disparaître de la vue de ceux qui avec tant de légèreté la mettent à la torture.

La timidité ne répond pas aux questions gênantes qu’on lui pose, elle baisse la tête et se tait. Le silence finira bien par étouffer l’écho encore languissant de la dernière parole proférée.

Au fond, il n’est pas d’être plus conciliant que le timide. Il suffit de bien le prendre et on obtient de lui tout ce qu’on veut. On dirait qu’il n’existe que pour servir ceux qui l’entourent. Il est l’homme des humiliations assumées.

Cet homme gêné aux entournures dès qu’on s’adresse à lui et qu’on soutient son regard, ne dirait-on pas un point d’interrogation affalé au milieu de la rue et qui essaie de faire bonne figure et de se redresser comme il peut, tandis qu’on lui marche dessus et court sur le trottoir opposé pour ne pas rater son bus ?

Cette femme qui a rendez-vous dans un grand café parisien, s’assoit à une petite table dans un renfoncement de la salle. Devant elle se trouvent d’autres petites tables autour desquelles se réunissent, discutent et s’exclament les nombreux consommateurs venus chercher un peu de fraîcheur en cette belle journée de mai. Après avoir écouté quelque temps les conversations de ses voisins, la femme consulte l’heure indiquée en haut du comptoir. Voilà déjà plus d’une heure qu’elle est là et son rendez-vous n’est toujours pas arrivé. Elle patiente encore, silencieuse et attentive à ce qui se passe autour d’elle. Puis après un long moment, elle se lève, se faufile comme une ombre entre les tables et rentre chez elle sans rien laisser transparaître de son émotion. Au fond ce rendez-vous n’était qu’un prétexte. Qu’elle en a maintenant des choses à se raconter, des souvenirs à se remémorer, des visages à scruter et à questionner, des voix à aimer ! Sa vie sociale est décidément trop riche pour qu’elle consente à retourner dans ce café avant au moins deux bonnes semaines !

On fréquente le timide afin d’affronter l’épreuve du silence dans laquelle il enferme le monde et tenter par un effort de concentration épuisant de former des bribes de mots qui s’organisent de façon plus ou moins anarchique en phrases censées sauver le monde de la perte séminale de la parole.

Le timide, embarrassé de son corps dont il ne sait que faire et qu’il voudrait bien supprimer parce qu’il ne cesse de le trahir et de révéler son atroce nudité, saute dans le premier fossé sur son chemin. Malheureusement pour lui, il atterrit sur une grande plage où partout autour de lui de longues ombres se prélassent sur le sable brûlant !

Le timide transforme chaque être qu’il rencontre en un affreux bavard.

Il est des êtres qui en société ne tolèrent pas le silence. Plus ce silence gagne en profondeur et en intensité, plus ils doivent parler pour empêcher son expression. Quand ces êtres tombent sur une personne timide, que le silence n’effraie pas mais au contraire rassure et apaise, c’est pour eux un véritable supplice. Ils doivent parler et encore parler jusqu'à ce qu’il n’y ait plus dans le grand mur de signes qu’ils dressent devant leur interlocuteur, la moindre faille où puisse s’immiscer et croître l’âpre silence. Quelle n’est pas leur joie quand enfin délivrés de la présence de cet importun, ils peuvent expier à leur aise cette débauche de paroles inutiles ! Mais après tout il se pourrait que le besoin insurmontable de parler trahisse une forme plus subtile de timidité, l’expression décomplexée d’une incapacité à ne pas laisser se perdre le silence du monde.

Le timide entoure la peur du danger du désir d’y succomber.

La timidité développe toute une stratégie d’évitement destinée à lui rendre la vie plus facile en société. Mais malheureusement pour elle, plus cette stratégie tend à devenir imparable, plus elle enferme le timide dans un système de représentations – sorte de bulle spéculative – qui lui renvoient sous forme de tendances motrices, des ébauches d’images où se donnent à voir dans toute sa vérité ses failles et ses infirmités. Le timide devient ainsi sa propre proie, la figure monstrueuse de son impuissance à vivre à l’extérieur du champ d’attraction des images qui lui passent par le corps et le laissent anéanties.

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