La Lenteur

Publié le par Julien Métais

Il faut réapprendre le sens de la lenteur, ses délicatesses infinies, ses échappées merveilleuses, ses surprises et ses éclairs revigorants, ses jardins suspendus, ses fièvres lointaines, ses extases humides… Il suffit de décider un beau jour de s’arrêter en plein mouvement et de se laisser gagner par la pulsation sourde qui remonte des profondeurs de la terre pour sentir naître en soi comme un point d’exquise volupté toute une forêt de signes inconnus, de promesses épanouies, de chants exaltés. Au fond il faut s’enivrer de lenteur pour percevoir à quel point le monde dans son mouvement inexorable est le rêve de Dieu dilué dans la mémoire des hommes.

L’éblouissement de la lenteur s’appelle instant.

De nos jours, l’homme, soumis à une foule de sollicitations, tant intérieures qu’extérieures, n’a pas de temps à perdre, c’est pourquoi il se disperse dans des activités variées, sacrifiant le meilleur de lui-même aux impératifs du moment sans songer que les efforts ainsi déployés ont pour tout résultat de le déshériter du bien qu’il espère. Lui qui voudrait la paix et le repos, quand il rentre chez lui le soir, après une journée de travail harassante, et qu’il s’observe dans son miroir, que voit-il sinon un grand trou aux bords déchiquetés, image saisissante de sa longue agonie ? Mais il ne prend pas le temps de s’arrêter, il se laisse encore et encore déborder et submerger, il ne veut pas sortir de ce long circuit électrique qui le relie à tous les autres, et déjà la mort arrive.

L’extraordinaire vivacité de la lenteur ne nous est rendue perceptible qu’au terme de son parcours, quand jetés à terre elle découvre à nos yeux ensommeillés son chemin de lumière.

Nous ne savons plus prendre notre temps, nous ne savons plus habiter le monde, nous ne savons plus savourer les racines de la vie. Toujours tendus vers une activité prochaine, laquelle, dans sa pure possibilité, est déjà menacée par la foule des sollicitations présentes, nous avons perdu notre assiette et nous errons comme des malheureux dans les couloirs obscurs du désir. Rien ne nous rattache plus à la terre, nous sommes une succession d’excitations psychiques qui se propagent à la vitesse de l’éclair dans la nuit de notre impuissance à enfanter la beauté.

Rien de grand ne vient au monde sans la sage lenteur qui fait jaillir de la blessure du visible l’incendie des confins.

La métamorphose ineffable de la lenteur qui porte toute chose à maturité, n’est-ce pas là le chef-d’œuvre de la nature ? Car la lenteur est au service de la vie qu’elle n’a de cesse de porter à son point de perfection.

Si la lenteur paraît à ce point insupportable, c’est parce que nous ne savons plus accueillir ce qui survient. Nous abîmons ce qui résiste à notre étreinte, nous saccageons ce qui refuse de livrer sans délai son mystère. Nous sommes des violents qui taillons avec nos mots et nos cris les buissons où fleurit la beauté.

L’homme a pulvérisé la lenteur. Il vit dans un bourdonnement continu qui lui enlève à jamais la jouissance du monde.

Ô marcheur infatigable, calque ton pas sur celui de la lenteur et tu atteindras sans fracas le sommet du monde et non seulement tu atteindras ce sommet mais tu y reconnaîtras l’expression lyrique de ton apothéose.

Qui n’a jamais surpris dans les jardins publics ces hommes ralentis qui décrivent une succession de gestes harmonieux que nul accroc ne vient interrompre ? Et qui, les voyant accomplir avec un tel calme et une telle autorité leur figure aérienne, n’a eu le désir de se ruer sur eux pour briser l’inspiration qui les rend si exaspérants ? Pourtant ces hommes sont les fidèles disciples de la lenteur, ils portent au fond de leur geste la sagesse ancestrale de ceux qui savent habiter le monde et témoigner des bienfaits qu’ils en reçoivent.

La lenteur qui marche d’un pas assuré est environnée de boules de feu qui viennent mourir à ses pieds. Si elle s’étonne de ce spectacle féérique, de ces explosions brèves, de ces chutes vertigineuses, elle n’en éprouve nulle inquiétude. Elle sait que le temps est son allié et que, où qu’elle aille elle est partout chez elle ici-bas.

De même que la lenteur est traversée de fulgurances mémorables, la vitesse est pleine de lenteurs impondérables.

La lenteur laboure le monde de son pas lourd et profond. Nulle autre motivation ne la guide dans son cheminement imperturbable que le souci de donner à la beauté la chance de croître et de se développer au-delà de la ligne claire du visible. Elle veille sur l’invisible comme une mère dévouée sur son enfant.

Défigurés par la vitesse nous demandons à la lenteur de nous réconcilier avec nous-mêmes. Mais sommes-nous vraiment prêts à renoncer aux bénéfices de la vitesse pour la nuit sainte et profonde de la lenteur ? Ne sommes-nous pas déjà tirés en arrière par le besoin impérieux de nous disperser à la surface du visible, n’est-ce pas dans la satisfaction insensée de ce besoin que nous nous sentons pleinement exister, même si ce sentiment s’épuise à la vitesse de la lumière ?

La vitesse est l’expression démultipliée et comme folle de notre impuissance à prendre soin de la substance du monde qui a besoin de nous pour atteindre sa forme achevée.

La lenteur qui exprimait jadis la sagesse de la nature, à travers l’enchaînement harmonieux des saisons et le travail sourd et profond de la terre portant semence, est devenue par une perversion de l’esprit propre à notre époque la source de toutes nos turpitudes. Nous ne voulons plus de cette lenteur qui nous tire en arrière, nous voulons foncer droit devant nous, quitte à perdre dans la violence de ce mouvement la figure de notre humanité.

Nous sommes tous appelés à servir la lenteur, unique service divin encore véritablement digne de notre humanité déliquescente.

Pris dans un ballet vertigineux, les membres déjà se séparant du corps et flottant dans l’espace, la tête tournant au loin, toupie désolée suspendue au fil d’une histoire impossible, les jambes marchant toutes seules vers d'inaccessibles horizons, les bras battant l’air en cadence pour y former un trou capable d’emporter la force qui leur manque cruellement, une main dérivant au loin avec entre ses doigts crispés un pied mal engagé – nous sommes affreusement désorientés. Nous ne savons plus très bien à quelle opération mystérieuse nous obéissons, nous savons juste qu’il est trop tard désormais pour vivre en paix avec les voix de l’univers qui jadis nous poussaient à produire notre chant le plus beau. Seuls dans un monde sans beauté nous attendons la fin du violent mouvement qui nous précipite le front en avant contre la pierre froide du tombeau.

Voyez cet homme qui a passé toute sa vie au service de la vitesse. Une pesanteur ineffable marque tous ses gestes, une lassitude et comme un dégoût le retiennent de s’abandonner aux plaisirs de la vie. Il n’a plus assez de force pour se réjouir de ce qui arrive, il est usé au physique comme au moral, il a l’âme criblée de trous et son cœur est une pénible palpitation qui le fait souffrir. Les ressources spirituelles dont il jouissait quand il se présenta au service de cette reine cruelle, il ne les retrouve plus en lui-même, tout n’y est qu’abîme et ténèbres. Il n’est bon qu’à aller se coucher dans la petite chambre obscure au fond de sa maison. Là personne ne viendra le déranger, là il ne dérangera personne. Là il pourra s’éteindre doucement avec présente à l’esprit l’image saisissante du néant de sa vie qui l’aura dépouillé du meilleur de lui-même.

La lenteur que l’on accuse de lâcheté, d’incompétence, de complaisance et de paresse sait d’expérience que c’est sur la longue durée que tout ce qui vit et se développe sur terre a une chance d’atteindre son point d’expression supérieur, son point d’apothéose. C’est pourquoi elle ne se froisse pas quand elle voit surgir de tous côtés des ombres fantastiques qui la dépassent à une vitesse vertigineuse. Bientôt elle les retrouvera épuisées au bord du chemin, comme abandonnées par leur souffle et hantées par le remords cuisant de n’avoir pas écouté la voix de la sagesse qui au moment de prendre le départ leur faisait signe d’économiser leur force et de se garder de toute précipitation.

La lenteur est le sens intime du possible. Rien de grand ne se fait sans le sacrifice consenti à la puissance extatique de ce qui forme en toute chose le fruit substantiel du devenir.

La lenteur distille en l’être le parfum exaltant de ce qui tarde à venir.

Les hommes ne savent plus prendre le temps. Quelle que soit l’activité à laquelle ils s’adonnent toujours la vitesse et le souci d’efficacité qui lui est associé animent et guident leurs actes. L’idée même d’oisiveté leur est insupportable. Ils ne se sentent plus liés à ce vaste organisme vivant qu’est la terre. Pareils à des plantes qu’on aurait arraché du sol, ils se flétrissent et se dépêchent de mourir. Si vous tentez de les persuader de la grandeur de la lenteur qui porte en elle tout le devenir humain, ils vous rient au nez et vous reprochent votre inclination pour la paresse. Ils ne se rendent pas compte qu’ils profanent le sanctuaire de la beauté en se livrant à leur passion pathologique pour la vitesse qui les éloigne des sources de la vie où lentement s’écoule la sagesse du monde. Du reste, il suffit de considérer avec quelque attention l’homme en société pour être saisi par le vague de cette forme inachevée, par ce moignon d’être informe qui prétend tenir entre ses mains les rennes du monde. N’y a-t-il pas là matière à s’apitoyer ? L’homme est-il devenu à ce point misérable qu’il préfère ignorer les richesses inouïes de la lenteur plutôt que de devoir interrompre la puissance du mouvement qui le précipite au tombeau ? La phosphorescence de la vitesse qui un instant illumine sa vie ne disparaît-elle pas aussitôt dans le gouffre obscur de l’oubli ?

J’appelle lenteur l’amour de la persévérance en tant que la persévérance représente l’unique forme possible d’accomplissement de notre humanité.

La lenteur a de ces extases qui laissent la vitesse sans domicile.

Voyez cette forme immobile repoussée par les flots, c’est la lenteur qui travaille en secret à l’avènement du rivage.

La lenteur met en garde les hommes contre les défigurations de la vitesse qui laisse le monde sans visage.

La fin de la lenteur est d’accomplir le mouvement intérieur qui la pousse vers l’impossibilité de toute fin comme vers son unique demeure.

Cette femme âgée qui traverse sa cuisine avec une lenteur consternante, qui piétine même sans réussir à placer un pied devant l’autre, qui semble refuser d’avancer et de faire sienne l’aisance de la vitesse et ses accélérations fulgurantes, cette femme, dis-je, dans ce même instant est allée plus loin que tous ceux qui ont eu le temps de sortir de sa cuisine et de faire le tour de sa maison. Elle seule jouit du privilège immense d’avoir triomphé du prestige de la vitesse, elle seule sait pour en avoir fait l’expérience avec une intensité bouleversante que la vie n’est pas un chemin qui mène quelque part mais une quête hors du chemin de la lumière qui monte des profondeurs de l’être et rend aux hommes la beauté du monde.

La vitesse, surgie de nulle part, puissance déracinée errant autour de son acte sans avoir la force de se recentrer en lui, vient heurter le mur au fond de la cour que dans le jour finissant elle prenait pour un chemin. Sa vie est courte et peu glorieuse, ce qu’elle prend pour l’expression héroïque de son destin, n’est que l’apothéose de son impuissance à féconder durablement le cœur et l’esprit. Au fond elle est un spasme inutile qui se perd dans la mémoire des hommes.

Il est bien vrai qu’à son échelle la lenteur déborde d’activité. Mais comme nous ne disposons pas des moyens de mesure qui nous permettraient d’en sonder précisément l’intime mouvement, nous nous en détournons et nous nous jetons dans le vertige facile de la vitesse qui nous prend au col et nous lance là où veut bien nous conduire le désir insatisfait qui nous tenaille.

A présent qu’il sait que la légendaire tortue sera présente sur la ligne de départ le lièvre préfère renoncer. Il se postera d’emblée sur la ligne d’arrivée pour assister au triomphe annoncé de sa vieille amie.

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