Le Secret

Publié le par Julien Métais

La transparence du secret le rend impénétrable.

L’extrême discrétion du secret le préserve de la tentation obscène d’être soi.

L'histoire du secret commence de l'autre côté de la page.

Si profond le secret qu’on y voit par transparence l’origine du monde.

Le secret de la vie se perpétue en chaque être comme une gerbe de feu insaisissable.

La force du secret est d’opposer à notre curiosité insatiable l’image humiliée de notre royauté.

Tout secret est foncièrement déraciné.

La pureté du secret réside dans son extériorité absolue.

Quoi de plus nu que le secret, de plus tragiquement exposé et, en même temps, quoi de plus enveloppé et de plus éloigné ? Le secret figure dans le possible la distance infranchissable qui rayonne jusque dans les confins.

Le poids du secret entraîne le monde vers l’inachevé.

Dans chaque famille un secret habille le souffle des morts.

Combien de familles sont mortes écrasées sous le poids d’un secret impénétrable !

J’appelle secret la pudeur du possible transmise à toute la création et qui agit en l’homme comme une force de préservation des confins.

Un homme sans secret est un homme sans défense. Il est condamné à périr à la première occasion.

Toute démocratie repose sur la divulgation d’un secret inassimilable – celui de son néant dont elle se garantit par un système de lois complexe et puissamment structuré.

Aujourd’hui les secrets ont la vie dure. Chassés par les nouvelles technologies en raison de leur réserve insupportable et de leur manque de visibilité consternant, ils sont refoulés sans ménagement dans un espace inconnu du psychisme où ils dépérissent dans un état d’abandon complet.

Le secret a été renversé, pillé, saccagé, dépouillé de sa profondeur, il n’est plus qu’une coque vide abandonnée sur le bord de la route.

La vérité du secret ne sera révélée qu’à la mort du dernier homme.

Le mutisme du secret n’est pas l’expression d’un manque, d’une limitation ou d’une faiblesse essentielle. Ne pas se dire est la manière d’être fondamentale du secret qui n’a nullement besoin de la parole articulée pour rayonner et essaimer dans le champ du visible. Le secret est l’expression lumineuse de ce qui dans l’homme a triomphé de la blessure du signe.

Le secret que l’homme est pour lui-même, tel est ce que j’appelle mystère.

A la transparence du secret toujours notre désir exacerbé de visibilité se heurte comme à un obstacle infranchissable. Il n’y a pas d’autre chemin vers le secret que l’abandon confiant à ce qui enlève le chemin.

Je distinguerai volontiers deux types de secret, celui dont le langage fait mystère et celui qui est mystère. Le premier est une sécrétion complaisante du langage au moyen de laquelle il s’assure de sa myopie congénitale. Le second est l’expression métaphysique de l’enracinement de l’être dans le possible comme source de création infinie.

Le secret est le fonds inépuisable du visible.

Tout homme est pour lui-même un secret qui s’ignore. Tout secret porte en lui la promesse d’un homme nouveau.

L’homme est rendu par le secret à la nudité du monde dont il est l’expression glorieuse.

La profondeur du secret invite au recueillement.

La page d’un écrivain est pleine de secrets qui semblables à des yeux invisibles palpent la substance des choses.

Le secret est le point d’intégrité absolue où le visible et l’invisible rentrent l’un dans l’autre et éprouvent leur lien indissoluble.

De nos jours, on conteste la valeur du secret au nom d’un souci exacerbé de transparence. On pense qu’il suffit de tout se dire, de tout se montrer, de tout s’autoriser pour chasser le secret de sa vie. On pense que le secret est un moindre être et qu’être pleinement signifie vivre au-delà de la ligne de partage naturelle entre l’intériorité et l’extériorité, vivre dans la pure transparence d’une existence sans réserve. De là les suspicions qu’inspire le secret, de là le manque de générosité qu’on lui impute, de là l’anathème dont il fait l’objet. Parce qu’il se garde de toute inutile effusion, parce qu’il porte en lui dans le silence rayonnant de sa profondeur le germe éclatant du possible, parce qu’il refuse de se soumettre à la tyrannie du visible qui règne partout dans la société, on le perçoit comme une menace potentielle, un danger pour l’équilibre harmonieux des relations humaines, une entrave à tout ce qui doit s’exprimer ou disparaître. Le secret est ainsi devenu l’ennemi intime de la conscience. Pourtant qui ne voit que ce qu’on appelle transparence n’est qu’un mensonge de plus au moyen duquel le langage affermit son emprise sur le psychisme ? Dans l’ordre des relations humaines il n’y a pas de transparence possible, parce qu'elles reposent sur la lente élaboration d’un système de signes articulé qui n’exprime rien d’autre que sa propre impuissance à rencontrer le dehors du monde, je veux dire ce point de pure extériorité où le secret se fait lumière. Il n’y a de transparence véritable que du secret en tant que le secret dans sa réserve inviolable constitue le point de pur ressourcement du possible.

La transparence définit une attitude individuelle et sociétale qui n’existe pas. Nous sommes tous pour nous-mêmes des faisceaux de signes obscurs qui nous croisons et nous entrechoquons dans la violence d’un éclair aveuglant.

Ce qu’on appelle improprement transparence doit se comprendre comme un effet d’occultation par le langage du pouvoir de rayonnement du secret.

Le mutisme du secret fait de l’homme un incorrigible bavard.

Le secret est un œil invisible qui mesure la profondeur de nos abîmes et nous révèle par ricochet la qualité de notre aveuglement.

Quiconque trahit un secret porte atteinte à l’ordre du monde.

Il n’y a rien de caché dans le secret, tout y est livré nu et sans artifice. Le secret est l’expression solaire de la nudité du monde qui transperce l’épaisseur du signe.

J’appelle secret le culte du possible à l’état pur.

Le secret est le visage de Dieu derrière le miroir. Mais il ne suffit pas de se regarder dans le miroir pour l’apercevoir, il faut encore le traverser pour accéder par-delà toute image au foyer invisible où se consume éternellement l’amour divin.

La présence du secret dans les sociétés humaines atteste du besoin impérieux de ne pas laisser se perdre dans la confusion des paroles la substance du monde.

Le sol du langage est jonché de secrets abandonnés.

Grandeur du secret qui refuse d’assumer la descendance du signe, qui se tait pour ne pas propager le mensonge triomphant dont vit le langage.

Le secret, divin spectateur des destinées humaines, se rit de notre besoin d’user des mots comme d’autant de masques vivants pour nous dissimuler à nous-mêmes la grandeur de notre énigme.

Le secret qui sait tout se tait pour ne pas effrayer l’ignorance crasse qui nous met les mots en bouche.

Qu’il est difficile de ne pas trahir le secret que nous sommes pour nous-mêmes, en l’habillant de mots qui se jettent sur la page et se lancent dans une course aventureuse au terme de laquelle l’essence de toute chose s’évapore et perd son nom !

Le secret le mieux gardé est celui qui se promène tout nu parmi les mots.

On ne force pas un secret sans meurtrir la mémoire du monde.

Les hommes ont des secrets, menues informations dénuées de toute valeur, dont ils font commerce pour se payer les habits de la vanité.

Il est des oreilles que le secret désavoue.

Le grand secret de la pensée est de confier à l’oubli l’avenir de ses actes.

Chaque secret témoigne devant l’invisible de la grandeur de ce qui a été vécu.

Au train où vont les choses le secret sera bientôt semblable à une rose desséchée que l’on exhibe la tête en bas à la façon d’un objet décoratif dont l’âme s’est évaporée à jamais.

Le secret conjure les hommes de ne pas sacrifier le plus intime au bavardage incessant qui appauvrit la création. Il les exhorte à veiller lucidement sur le joyau qu’ils portent en eux et dont ils doivent laisser se propager le pur rayon qui renouvelle et accroît leur soif de beauté.

Le secret est la fleur de sel de la mémoire. Rien d’impur ne subsiste en lui. La pureté du secret élargit l’âme de nouveaux paysages.

La discrétion du secret ne l’empêche pas de rayonner et de répandre son éclat jusqu'aux confins du monde.

Il ne faut révéler le secret que pour délivrer le monde de l’obscurité du signe. Cette révélation est le seul moyen de vivre en paix avec la foule de ses ombres.

Le secret de l’écriture est l’incendie qui brûle derrière la page.

Il n’y a pas de secret, il n’y a que l’inquiétude de ne pas savoir.

La flamme du secret brûle les pieds du sage et le jette hors de chez lui à la recherche de l’étoile qu’il n’a su trouver au fond de son obscure cellule.

C’est parce qu’il est impénétrable que le secret est l’objet de toutes les convoitises. Pourtant, même révélé le secret conserve son mystère, même une fois que les mots l’ont dépouillé du prestige de la surprise et que la curiosité a été satisfaite, il poursuit obscurément sa vie riche et profonde. Rien ne peut empêcher le secret d’essaimer et de perpétuer à travers les siècles la grandeur de son nom.

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