Hommage à Georges PEREC (2)

Publié le par Julien Métais

Je me souviens du jour où la France a été kidnappée par une poignée d’hommes cagoulés, semant la terreur à tous les coins de rue, et criant aux passants le nom de leur prophète outragé.

Je me souviens de l’époque où les nouvelles technologies n’avaient pas encore attaqué les circuits neuronaux, et où l’on pouvait dormir tout son soûl sans être la proie d’une image infiniment mobile et morcelée, condamnant l’homme à errer entre deux rives.

Je me souviens du jour où je m’effondrai sur mon lit en apprenant que jamais plus le grand tigre d’Asie, l’éléphant d’Afrique et la haute girafe ne viendraient me visiter.

Je me souviens du jour où la page blanche, lasse du peu d’égards que les écrivains lui accordent, se métamorphosa devant moi en une immense dalle funéraire sur laquelle je fus sommé de graver le nom de tous les êtres qui peuplent la création.

Je me souviens d’une époque où la finesse de l’humour n’était pas un obstacle à son rayonnement et où le cynisme qui empoisonne nos démocraties essoufflées ne régnait pas en maître incontesté sur les planches du music-hall.

Je me souviens d’une époque où les anges chantaient à côté des hommes pour soutenir leur foi défaillante et, même parfois, d’un coup d’aile parachevaient la grandeur de leurs œuvres.

Je me souviens quand tout enfant j’allais, avec mes sœurs, chercher le lait à la ferme du village et que je rentrais à la maison la lèvre supérieure baignée d’une écume infiniment délectable.

Je me souviens du jour où le président de la république François MITTERRAND fit ses adieux à la France en invoquant les forces de l’esprit.

Je me souviens du jour où je m’enfuis en poussant des cris aigus après avoir été attaqué par un essaim d’abeilles, multitude bruyante de petits signes en mouvement qui s’acharnaient à enfoncer dans ma jeune chair leur dard venimeux.

Je me souviens du jour où j’ai perdu connaissance devant l’odieuse banalité de la vie.

Je me souviens du jour où j’ai brisé ma plume dans le sol rocailleux de la page et de la naissance du point qui s’en est suivie.

Je me souviens du jour où la grande hache de l’histoire s’est abattue sur moi et a répandu sur le sol une quantité inouïe de petits vermisseaux, expressions saisissantes de mes idées livrées au froid et à la gerçure.

Je me souviens du jour où dans la maison d’à côté un homme est monté sur un tabouret, a noué en silence une corde autour de son cou, puis s’est laissé tomber de tout son poids, balançant dans le vide tandis que dans un coin de la chambre un chat, impassible, se léchait les pattes et s’étirait voluptueusement.

Je me souviens de la misère humaine jetée en travers de mon chemin et me suppliant de lui porter secours et glissant dans ma main une plume ébréchée et posant ma main sur la page blanche, et, pleine de fébrilité, attendant que quelque chose se passe.

Je me souviens de Moby-Dick offert par mon grand-père en 1983, dont la lecture passionnée me fit pressentir les pouvoirs infinis de la littérature.

Je me souviens d’avoir fait un baise-main à la reine d’Angleterre qui entreprit dans les dernières années de son règne un voyage périlleux au fond de ma bibliothèque.

Je me souviens d’une époque où le culte de l’hygiène était réservé à quelques rares privilégiés, puis d’une époque plus proche où ce culte s’est étendu à tous les pays développés, l’homme se parfumant copieusement avant d’aller faire du sport, la femme, assise sur un bidet imaginaire, se maquillant à tour de bras avant de pousser la porte de chez elle, l’enfant se noyant dans un bain moussant rempli de bulles fantastiques.

Je me souviens de m’être, enfant, bien souvent ennuyé, trouvant dans les pouvoirs de la rêverie la force de me soulever de terre et d’aller au nord de la pensée.

Je me souviens de la rivière qui coulait en bas de la résidence d’été de mes grands-parents, où l’on ne voyait par transparence que le fond sablonneux. Elle s’appelait la Briance.

Je me souviens d’avoir été malencontreusement brouté par une vache, longuement mâché, puis régurgité dans un grand spasme qui fit trembler la terre.

Je me souviens de m’être écrasé au fond d’une page et d’avoir dû patienter de longs mois avant de pouvoir recouvrer l’usage de mes jambes.

Je me souviens du jour où les tyrans et les dictateurs mouraient à tour de bras sous les yeux des caméras.

Je me souviens du jour où pour la première fois j’ai vu ma télévision saigner.

Je me souviens du jour où le développement des réseaux sociaux a fini d'absorber la visibilité du monde et d'ôter aux hommes toute substance.

Je me souviens du matin où nous avons découvert en lisière de notre jardin un énorme lièvre, couché sur l’herbe, les pattes rigides, les oreilles disjointes, le museau ensanglanté, l’œil crevé. Autour de son cadavre une constellation de touffes de poils blancs. Je me souviens de l’avoir pris par les pattes postérieures et lancé dans le champ voisin, ultime bond avant de rejoindre la poussière où s’ensevelit la mémoire du monde.

Je me souviens, à la suite d’un pari idiot, d’avoir sauté sur un trampoline et de m’être élevé si haut dans les airs que je me suis violemment cogné la tête contre la voûte céleste, les étoiles ne finissant pas de tourner autour de moi comme des cerfs-volants affolés.

Je me souviens d’avoir épuisé les ressources du verbe et de la syntaxe et de m’être couché nu sur un banc en décomposition.

Je me souviens du jour où j’ai perdu la mémoire en contemplant trop longtemps une toile de KLEIN.

Je me souviens d’être tombé dans un escalier dont chaque marche était invisible.

Je me souviens de la peur que j’ai ressentie le jour où la foudre est tombée dans ma chambre et m’a laissé intact.

Je me souviens des querelles des hommes incapables de s’entendre sur rien et toujours prêts à tout sacrifier à leurs intérêts personnels.

Je me souviens du jour où j’aperçus au détour d’une page l’ombre de Don Quichotte monté sur Rossinante, avec dans le dos les ailes d’un moulin à vent dont le puissant mouvement me persuada de l’impossibilité d’approcher jamais ce preux chevalier.

Je me souviens d’une époque où l’on avait encore le temps de saluer les barbus croisés dans la rue avant d’être égorgé.

Je me souviens d’une époque où le rire n’était pas quelque chose d’obscène mais un phénomène naturel revigorant destiné à purifier le psychisme de ses peurs ancestrales.

Je me souviens d’une époque où l’on pouvait fouler le sol admirablement pur de la page sans éprouver dans un coin de son cerveau le sentiment honteux d’être en train de souiller la beauté du monde.

Je me souviens d’une époque où la langue française ne s’était pas encore transformée en un vulgaire automate faisant boiter l’homme sur le chemin de la vie.

Je me souviens de l’époque où les poules se mirent à avoir des dents et où les hommes en furent tout défigurés.

Je me souviens d’avoir extrait d’un point placé en travers de ma route un nombre suffisant de phrases pour former le contenu d’une riche bibliothèque.

Je me souviens du jour où, pris dans mon élan, je suis tombé hors du cadre de la page, errant longtemps à la recherche d’une terre secourable.

Je me souviens de la nuit où j’ai dormi si longtemps qu’il a fallu appeler en urgence l’armée du salut pour me réveiller.

Je me souviens du jour où, à plusieurs reprises, je me suis coupé la main avec une feuille de papier rétive à toute forme de communication.

Je me souviens de la mort des Ceausescu, fusillés à la télévision après un procès expéditif. Je me souviens de la pendaison de Saddam Hussein, la tête coiffée d’une cagoule et maudissant les Occidentaux. Je me souviens de la traque de Ben Laden caché sous terre et tué d’une balle dans la tête.

Je me souviens des attentats du 11 septembre et de tout ce qui s’en est suivi.

Je me souviens du jour où j’ai vu la télévision me fixer droit dans les yeux et exiger de moi que je prenne place dans le rang des figurants.

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