Hommage à Georges PEREC (1)

Publié le par Julien Métais

Je me souviens d’avoir vécu sous la forme d’un chien à deux têtes dont l’une aboyait tandis que l’autre faisait des conjectures sur la qualité du silence qui emplirait bientôt le fond des cieux.

Je me souviens d’être tombé un matin sur une statue qui me tendit la main puis m’enferma dans l’ombre épaisse de son manteau.

Je me souviens d’avoir si profondément aspiré le fond de l’air que mon âme, après une légère secousse, s’est élevée doucement au-dessus des paysages de mon enfance.

Je me souviens de m’être perdu dans une bibliothèque où chaque livre indiquait au lecteur des passages dérobés où se délester du poids de sa fatuité.

Je me souviens d’avoir enfourché un balai et, après un moment de vive excitation, m’être abattu face la première sur le carrelage de la cuisine.

Je me souviens d’avoir croisé la route du hasard et, maltraité par les secousses de l’histoire, de m’être engouffré chez la marchande de confiserie où luisait l’étoile de ma destinée.

Je me souviens d’avoir heurté un bœuf en pleine vitesse et d’avoir vu des étoiles monter au ciel comme un tapis d’orient bourdonnant d’histoires merveilleuses.

Je me souviens de m’être pris pour une girafe et d’avoir hissé si haut le cou pour saisir la feuille tendre que j’ai dû passer deux longs mois, allongé dans un lit d’hôpital, afin de me guérir de ma passion de l’altitude.

Je me souviens d’avoir renversé une vieille femme au coude d’une rue et d’avoir reçu au bas du ventre la juste sanction de ma témérité à imaginer pouvoir traverser sans encombre l’espace des vivants.

Je me souviens de m’être ouvert le front contre le mur de mes pensées et de n’en être toujours pas revenu.

Je me souviens de m’être noyé et de n’avoir repris connaissance que plusieurs jours après.

Je me souviens d’avoir aimé une ombre qui m’a laissé au doigt une bague de sang dont je baise chaque soir le souvenir fatal et pur.

Je me souviens de m’être jeté sous une voiture pour éprouver tout le tragique de l’existence.

Je me souviens d’avoir joué avec des enfants en m’attribuant généreusement le rôle du méchant loup dissimulé derrière la flamme insatiable de leurs yeux.

Je me souviens d’avoir perdu dans un livre le sens moral.

Je me souviens d’avoir tenté en vain de semer le souvenir sur le chemin de mon exil.

Je me souviens du jour où je suis tombé d’un arbre comme un fruit trop mûr.

Je me souviens de la mâchoire fracassée de ROBESPIERRE qui remit de l’ordre dans la société française.

Je me souviens d’être allé si loin dans la connaissance de mon néant que j’en suis devenu infirme.

Je me souviens du jour où l’on m’a abandonné au pied d’un arbre gigantesque et où j’ai ressenti pour la première fois la douleur du déracinement.

Je me souviens du jour où le président de la République s’est ingénié à persuader ses électeurs de se débarrasser de la vieille Europe et a menacé de se pendre pour arriver à ses fins.

Je me souviens du jour où un incendie s’est déclaré sur le parvis de ma conscience et où il m’a fallu trouver une issue de secours sur les toits de Paris.

Je me souviens du jour de ma naissance où je poussai des cris de terreur devant les formes hallucinées peintes au fond de mon cerveau.

Je me souviens d’avoir été poussé d’un bus en pleine vitesse et d’avoir heurté en tombant la robe de l’ange qui me suivait.

Je me souviens du jour où je me suis coupé la main en voulant saisir un roulement de tambour montant de mon lit.

Je me souviens du jour où fatigué après d’infructueux efforts pour maintenir mon cap sur l’océan tumultueux, j’ai sombré au milieu de la page, entraînant avec moi la maigre patte du dernier ours polaire passant par-là, et qui, privé du secours d’une banquise, recherchait un peu de chaleur humaine.

Je me souviens du jour où j’ai été renversé par une voiture pour avoir voulu traverser sur les passages piétons au moment où le feu était rouge.

Je me souviens du naufrage de ma mémoire qui m’a laissé sans visage et sans voix et sans drame à aimer.

Je me souviens de la disparition de l’homme le jour où j’ai fumé ma première pipe.

Je me souviens du jour où une justice honteuse jeta au panier la tête du dernier homme décapité tandis que la France retenait son souffle devant l’horreur d’un crime si complaisant.

Je me souviens du jour où par inadvertance j’ai marché sur une main dont le majeur dans sa rigidité immuable pointait vers le ciel comme un cri dressé vers l’invisible.

Je me souviens du jour où surmontant ma première appréhension j’ai dévalé le dos tourné la rampe de la maison de campagne de mes grands-parents et ai atterri dans une mare couverte de nénuphars.

Je me souviens de mon désir obstiné de ne pas finir enseveli sous une poignée de mots.

Je me souviens du jour où la philosophie se piqua de m’enseigner la sagesse et où en guise de réponse j’esquivai d’un coup de pied son mouvement et la jetai à terre et la neutralisai en vue de lui raconter la longue histoire de l’espèce humaine.

Je me souviens du jour où je lus pour la première fois Je me souviens et m’arrêtai à peine commencé ma lecture pour rendre hommage à l’esprit d’escalier de mon confrère.

Je me souviens de deux enfants juchés sur mes épaules et jouant à faire tomber le colosse qui les portait.

Je me souviens du jour où je résolus d’user de ma plume comme d’un instrument métaphysique merveilleux destiné à briser le miroir du langage.

Je me souviens d’être tombé d’inanition entre deux pages d’un auteur que mon époque portait aux nues.

Je me souviens de la naissance du monde entre les bosses d’un chameau.

Je me souviens que tout enfant déjà je traquais dans les profondeurs du psychisme les formes amoncelées du souvenir.

Je me souviens de la longue divagation qui me conduisit à ouvrir les portes du rêve et à fouler le sol étincelant de l’illustre beauté.

Je me souviens de m’être enfermé, plein de lassitude, dans une salle de cinéma pour tuer le temps incrédule et d'en être ressorti l’esprit confus et le cœur infiniment triste.

Je me souviens du jour où je fis la courte échelle à un cheval afin qu’il puisse observer à sa guise le vaste horizon s’étendant derrière la haie.

Je me souviens de m’être pris les pieds dans le tapis du monde et d’avoir fait une glissade dont cette page demeure l’étrange témoignage.

Je me souviens de la tristesse des hommes devant la nuit qui va venir.

Je me souviens d’être tombé dans un livre et d’y avoir enseveli tous mes rêves.

Je me souviens de m’être coupé la langue sur un mot inusité.

Je me souviens du jour où j’ai décidé d’arrêter d’écrire pour ne plus persécuter la vérité.

Je me souviens de la douleur que j’ai ressenti le jour où j’ai plongé la main sous le grand buffet de la cuisine pour récupérer un jouet que je pensais y être dissimulé et qu’un rat m’a mordu au doigt jusqu'au sang.

Je me souviens de l’époque où les livres n’avaient pas encore perdu tout à fait le sens de l’orientation.

Je me souviens de l’époque où la vie de l’homme se jouait au bout d’une plume.

Je me souviens de ceux qui ont perdu la vie pour avoir défendu une juste cause et de ceux qui l’ont conservée pour n’avoir pas eu le courage de leurs opinions.

Je me souviens de l’époque où les hommes se faisaient la guerre pour des questions bassement matérielles, sacrifiant leur sens moral à un appétit de conquête insatiable.

Je me souviens d’avoir attendu de longues minutes devant la portée d’entrée d’un immeuble parisien pour accéder à la boîte aux lettres d’un écrivain mort depuis plusieurs années. Je me souviens de ma stupeur quand des policiers en civil m’interpellèrent et me sommèrent de m’expliquer.

Je me souviens de l’époque où les hommes n’avaient pas encore eu l’idée d’aller visiter la lune et de celle où ils projetèrent de quitter la terre.

Je me souviens de mes incursions désespérées dans le territoire abstrait du songe où toute chose se transforme sans discontinuer.

Je me souviens de l’émotion profonde que causa en moi l’écoute du pianiste chilien Claudio ARRAU, capable de faire de la métaphysique avec dix doigts.

Je me souviens de l’époque où les progrès de la robotique ont permis à un groupe de robots ultra-performants d’insuffler aux hommes le sentiment cuisant de ne pas être des leurs et de leur en faire concevoir un profond sentiment de culpabilité.

Je me souviens du jour où j’ai perdu ma plume dans le vide de la page.

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