L'Histoire (2)

Publié le par Julien Métais

Je ne sais pas si la trajectoire de l’histoire ressemble à une boule de billard suivant un chemin défini ou au mouvement des nuages dans le ciel mais je sais qu’elle porte en elle comme un sinistre présage une somme de violence inexpiable et qu’il suffit souvent d’un détail, d’un événement apparemment insignifiant, pour que ce chemin s’embrase et que le ciel prenne feu. A la limite l’histoire ressemble à un grand incendie où s’affrontent et se consument des forces antagonistes et s’il paraît difficile de se prononcer sur le nouvel état des forces qui va en résulter on sait du moins avec certitude qu’il y aura toujours des vainqueurs et des vaincus, des dominants et des dominés et que dans ces conditions cet incendie n’est pas prêt de s’éteindre. En même temps il y a fort à parier que les hommes n’ont aucune envie que s’éteigne ce grand incendie qui justifie et légitime chacun de leurs actes. Car, après tout, n’est-ce pas de son foyer qu’ils tirent leur chaleur et leur vitalité étonnante, n’est-ce pas lui qui les éclaire sur les bonnes décisions à prendre et leur ouvre des perspectives infinies ? Non, vraiment, mieux vaut périr par cet incendie que de songer seulement à s’en émanciper.

L’histoire est un chantier en construction qui possède cette propriété remarquable qu’au fur et à mesure que les hommes s’acheminent vers sa fin apparaît à l’intérieur même du mouvement qui les porte l’image d’un inachèvement essentiel qui recule d’autant le moment de sa réalisation. C’est après cet inachèvement que les hommes s’épuisent de siècle en siècle sans réussir jamais à en combler la lacune insaisissable. Voilà pourquoi il n’y a pas de fin de l’histoire, les hommes étant voués à vivre et à périr dans les bornes étroites de ce chantier infini.

Certes l’histoire fournit un cadre objectif, elle permet de tracer un chemin depuis nos ancêtres jusqu'à nos descendants, elle constitue en ce sens un boulevard rassurant où les hommes vont et viennent, se croisent et repartent au gré des circonstances. Mais à quoi bon savoir que ce boulevard s’est formé il y a plusieurs millénaires si les circonstances de sa formation nous demeurent inconnues ? A quoi bon s’agiter sur ce boulevard, pareils à des aveugles, poussés de tous côtés, frappés au dos, renversés par des gens soucieux comme nous de faire leur place et comme nous contraints d’avancer et de suivre le mouvement jusqu'à l’arrêt définitif dans la mort si rien ne nous éclaire au fond de ce tourbillon sur les destinées humaines ?

L’histoire est un grand bazar à l’intérieur duquel toutes les lignes de perspectives se brouillent et se confondent. Il se compose d’une foule de détails qui occupent tous le premier plan de sorte qu’il est quasiment impossible de faire son chemin dans cet agencement inextricable. C’est seulement quand il renonce à faire l’acquisition de quoi que ce soit et que poussant sur le côté la petite porte qui ouvre sur l’extérieur l’homme entre dans la grande lumière de midi qu’il perçoit avec netteté à quel point ce qu’on appelle histoire n’est qu’un immense trompe-l’œil où l’homme s’aveugle diversement pour ne pas sentir peser trop fortement sur lui le poids du temps qui à la fin lui brisera l’échine.

Certes l’histoire est indispensable à qui veut comprendre ses origines, son passé, sa trajectoire de vie, son identité. Mais il est tout aussi indispensable de ne pas s’appuyer exclusivement sur la seule connaissance du passé si l’on veut accéder à un autre niveau de l’expérience humaine où le langage ne représente plus l’ultime horizon de ce qui est mais ce qui doit être dépassé pour entrer dans le pur d’un acte délivré de la blessure du signe. Tel est le domaine de l’expérience spirituelle où l’esprit, enfanté par la beauté, assiste ébloui à la naissance de la grandeur du monde qui vient.

L’histoire aide l’homme à appréhender plus lucidement le présent. Mais le présent n’a que faire de la lucidité et c’est ainsi que le passé refait surface, avec ses failles, ses défigurations, ses abus, ses accidents gigantesques, ses déceptions inqualifiables.

L’histoire est une maîtresse insatiable qui exige de ses amants qu’ils viennent chaque soir lui présenter leurs hommages avant de consommer dans un acte suprême de volupté leur tête renversée. Heureux historiens mangés tout crue par l’idole qu’ils vénèrent et qui est née de leur volonté farouche de survivre à la déchirure du temps !

L’histoire est un grand brasier où se consume la vie des hommes qui s’inclinent et se tordent et se froissent et forment un petit dépôt de cendres déjà avalé par une flamme naissante qui lèche le fond du ciel et crépite et lance des éclairs, embrasant dans de furieux élancements tout le cercle du visible. Le rêve de l’historien serait de sortir un instant de ce grand brasier pour essayer d’y repérer sinon des lois du moins des constantes susceptibles d’étayer son violent besoin d’ordre et de hiérarchie. Il voudrait introduire de la perspective dans ce chaos où tout naît et se consume incessamment, c’est du reste ce qu’il fait – ô homme infiniment méritant – en taillant à l’aide de ses instruments infaillibles des passages insoupçonnés, en discernant ce que jamais nul œil humain n’avait vu à ce jour, des paliers, un ordre souterrain, toute une organisation secrète qui lui permet de mettre en évidence la complexité de la nature humaine. Qu’il est dommage alors qu’il rabatte cette complexité le long d’un axe improbable – flèche de feu lancée vers l’invisible, donnant naissance dans son mouvement irrésistible à deux axes opposés, le passé où l’homme perd la mémoire du monde et l’avenir où l’homme rejoue indéfiniment son passé ! Mais l’historien ne peut mener à bien cette opération que dans la mesure précise où ce qu’il décrit n’est qu’une suite d’événements langagiers, de sorte qu’il faut bien convenir que l’historien nous parle plus de lui-même que des hommes, ou plutôt, il nous parle de son rapport très intime au langage dans lequel il discerne des constellations de sens hiérarchisés qu’il va réinvestir dans son analyse du devenir historique. Car en vérité ce que l’historien ne veut pas voir, c’est le néant dissimulé sous les mots, c’est la dissolution de l’image dans le vide de l’idée. Car alors, sans prise où exercer son sens inné de la perspective, et comme chu hors du système de signes où il évoluait avec une aisance remarquable, il découvre en lui – ô suprême humiliation – la nudité du monde qui le transperce et le livre à la profondeur insondable du possible.

On recherche dans le passé les éléments de compréhension du présent afin de s’aveugler unanimement sur la possibilité de prédire ce qui va paraître.

Tout est à réinventer depuis que les historiens se sont mêlés de donner sens et perspective à ce qui excède par nature toute représentation.

L’histoire me fait songer à un asile d’aliénés où les hommes s’enfermeraient délibérément pour y mûrir la joie convulsive d’une longue agonie.

L’histoire est pleine de fossés et de ravins profonds. Bienheureux ceux qui savent prospérer dans ces endroits cachés à la vue du plus grand nombre, bienheureux ceux qui savent transformer ces occasions perdues en chance de métamorphose, en lieu de croissance infinie. Car l’histoire ne se réduit pas à une collection de dates, elle conserve vivante entre ces dates la racine de son avenir – racine longtemps ignorée et qui au gré des divagations du penseur réapparaît sur la scène du présent sous une forme inédite qui en accomplit la promesse. Car en toute rigueur la pensée n’invente rien, elle ne fait que mettre au jour des chemins abandonnés, des passages plongés dans l’ombre, des sentiers abrupts à moitié effacés qui, s’ils furent pressentis par les contemporains de l’époque, n’ont pas sur le moment été jugés dignes d’être poursuivis et de recevoir leur expression complète. Ce sont ces occasions perdues que le penseur revisite et porte plein de confiance à la connaissance des populations.

Histoire : constellations de signes en suspens au-dessus du possible et qui méditent de faire fortune.

Histoire : tas de cendres perpétuellement ranimées par l’orgueil d’une race qui ne sait pas quoi faire de ses cendres.

Histoire : tête de mort percée de signes admirablement polis.

Au lieu de s’inquiéter du sens de l’histoire on ferait mieux d’inventer les conditions d’une histoire possible, pas celle toute contingente où les hommes se débattent avec un manque de réussite évident au milieu des circonstances changeantes, mais celle toute nécessaire de l’esprit compris comme force de transformation infinie. Ici l’histoire ne trace pas un chemin défini et ne se partage pas entre un avant et un après, ici l’histoire est grosse de la somme de tous les instants possibles, l’histoire est un mouvement intensif magistral où se récapitule le devenir de l’espèce humaine dans la puissance de l’esprit accouchant héroïquement de plus grand que lui.

L’histoire est un train qui fonce dans l’inachevé avec à son bord les têtes affolées de ceux qui ont trahi l’espérance.

Le destin est dans l’histoire le mécanisme de mort à l’intérieur duquel les hommes se déchirent pour rester en vie, la destinée est ce qui à l’horizon de l’histoire entraîne les hommes dans la profondeur solaire du visible.

On ne sort de l’histoire que par une chute, non plus dans le visible, mais dans l’invisible. Cette chute ouvre en l’homme l’espace infini du possible, elle libère la splendeur des confins. Elle le réconcilie avec sa nature divine.

Le secret dessein des historiens est de liquider le passé afin de pouvoir jouir du présent sans mauvaise conscience.

Il faudra bien quelque jour inventer une autre histoire, une histoire capable de porter et de réaliser les plus hautes aspirations humaines, une histoire témoignant devant le possible de la grandeur de l’homme s’élevant peu à peu jusqu'à la cime de ses actes pour s’abîmer dans son soleil.

Qu’on ne se figure pas l’histoire comme une ligne droite mais comme une ligne brisée, fracturée de signes, qui insensiblement entraîne l’homme vers le noir chaos. L’homme a beau bander ses forces pour prendre du recul par rapport à l’instant présent, toujours il est happé par l’urgence des événements, la nécessité de prendre sans délai les décisions qui s’imposent, le devoir d’agir pour repousser le moment fatidique à partir duquel se constitue la ligne de fracture qui marque à jamais l’esprit d’un peuple et fait peser sur lui un poids invisible qui le hante jusqu'à la fin de ses jours. A la limite l’histoire est ce poids invisible constitué d’une suite de brisures irréparables contre quoi l’homme lutte comme il peut mais toujours avec le sentiment confus que, quoi qu’il arrive, ses aspirations seront tôt ou tard déçues par ce poids secret qui jette une ombre sur ses entreprises les plus audacieuses. Ô pauvre homme qui te débat en vain dans la grotte obscure du langage, qui n’ose en sortir pour aller affronter la lumière aveuglante qui peut seule te rendre la nudité du monde et te réconcilier avec l’ineffable beauté.

L’histoire est un chemin pierreux que l’on n’emprunte pas sans faire saigner les cimes.

Les grands héros du passé sont devenus par le prestige de l’oubli les figures lilliputiennes du présent. Leur nom même n’inspire qu’un vague souvenir, une image confuse et informe, peu digne somme toute de susciter l’intérêt de nos démocraties avachies dans la médiocrité d’une vie décidément trop ordinaire.

L’historien a beau lutter de toutes ses forces contre les effets dévastateurs du temps, il a beau tracer le long d’un même axe des repères temporels destinés à aider les populations avachies à ne pas oublier, rien n’y fait. Toujours l’homme s’enfonce dans l’oubli avec un plaisir insolent. Bientôt il sera pour lui-même un parfait inconnu. Surtout qu’on ne vienne pas le distraire pendant qu’il achève de se disperser à la surface du visible !

Les historiens auront beau recoudre par tous les bouts notre mémoire décousue et lui donner une apparence présentable toujours des surplis ou des fils mal ajustés viendront trahir leurs intentions louables et achèveront de jeter sur l’histoire un profond discrédit.

L’histoire n’est-ce pas cet épouvantail affreusement mutilé qui tourne dans la tête creuse des populations avachies ?

Au fond peut-être que les historiens sont les derniers héros de notre époque, ceux à qui il revient grâce à un effort héroïque de conserver vivant un héritage millénaire qui sombre peu à peu dans le profond oubli.

La grandeur, c’est un chemin que l’on prend pour entrer dans l’invisible.

L’histoire est une suite de points de vue en collision perpétuelle.

L’histoire est une fable qui s’ignore, d’où ses prétentions insensées à la vérité.

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