L'Histoire (1)

Publié le par Julien Métais

Jadis l’homme était fier d’appartenir à une espèce ayant un sens historique particulièrement développé. Aujourd'hui ce même sens historique tend à disparaître, comme si les conflits meurtriers du XXe siècle avaient émoussé voire anesthésié la sensibilité de l’homme, le laissant comme abasourdi et sans mémoire. L’histoire lui est devenue à ce point étrangère qu’il a cessé de la considérer comme une source précieuse d’enseignements. L’histoire, n’est-ce pas ce brouillard épais qui se dissipe seulement à l’intérieur du champ étroit du présent, là où les impératifs d’action et de production l’emportent sur toute autre considération ? Au fond si les hommes sont si peu attachés à leur histoire, s’ils la connaissent si mal, c’est qu’ils ont le sentiment tenace que ce qu’ils vivent est la seule histoire encore signifiante, rejetant dans une nuit profonde tout ce qui n’interfère pas, d’une façon ou d’une autre, avec leurs préoccupations du moment. Voilà pourquoi les hommes se vautrent dans l’actualité où ils trouvent l’expression la plus immédiate et partant la plus intéressante de ce qu’ils sont en train de vivre. Ils ignorent la longue continuité historique qui relie sourdement les siècles les uns aux autres, ils ignorent que les ombres frénétiques qu’ils dessinent sur le grand mur blanc du langage sont elles-mêmes des projections fantasmatiques des morts qui les précèdent et qu’ils sont destinés à rejoindre au premier signal montant des profondeurs de la terre.

L’homme se raconte des histoires pour se sentir moins seul face au vide de l’existence, et c’est ainsi que sans mot dire la mort le surprend avant la fin de son récit.

L’homme a besoin de se parler à lui-même pour éprouver avec netteté la possibilité de tracer depuis son centre éclatant des lignes de sens séparées qui cheminent au loin et le rassurent sur son pouvoir de rayonnement. Il a besoin de s’historiciser en permanence pour ne pas souffrir du poids intolérable de sa solitude.

L’histoire est une fenêtre mal éclairée au fond de laquelle Dieu engendre l’inénarrable beauté.

L’histoire est le récit d’un bavard subjugué par l’impossibilité de se taire devant l’afflux de paroles qui sort de sa bouche et se dresse devant lui comme un cri colossal !

On ne s’étonnera jamais assez de voir les hommes accorder à l’histoire une valeur sacrée alors qu’en tant qu’acteurs principaux de cette histoire tous leurs actes visent à en mimer l’absurde redondance. Ce qu’on appelle histoire n’est jamais que le produit d’un système d’actes réflexes exécutés dans des circonstances qui, au-delà de leur apparente diversité, se ressemblent tragiquement. Il n’y a pas d’événements historiques nouveaux si l’on entend par là des événements qui viendraient rompre un processus linéaire et entraîner l’espèce humaine dans une autre dimension. Il n’y a que les lacunes de notre conscience disséminée à travers l’espace et le temps.

Ecoutez ce pas lourd qui chemine à votre rencontre, posez votre oreille sur le sol tout frémissant et imprégnez-vous des vibrations de plus en plus fortes qu’il communique à tout votre être, redressez-vous et voyez à présent l'ombre gigantesque qui du haut du ciel va s’abattre et vous écraser. C’est le pas pesant et tragiquement prévisible de l’histoire qui parcourt à travers les siècles le champ de notre infortune.

Avec ses allures de reine majestueuse l’histoire nous fait bien rire. On dirait une personne d’un autre âge qui de par sa position sociale élevée réclamerait partout des marques de considération et de respect cependant qu’à côté d’elle des hommes cagoulés piétinent l’ombre que forme sur son passage son accoutrement ridicule.

Non décidément l’histoire n’est plus ce qu’elle était. Elle a perdu pour nous l’attrait de la nouveauté et sa grandeur majestueuse, elle est devenue cette vieille chose, ce vieux flacon au parfum éventé qu’on se repasse de siècle en siècle pour faire bonne figure mais qui, en vérité, nous encombre et nous lève le cœur. Qui donc aura le courage, dans un élan de désespoir merveilleux, de saisir ce flacon et de le briser contre le mur du langage, qui donc sera assez fou pour libérer les hommes de la fascination morbide qu’exercent sur eux les effluves d’un temps révolu, qui donc congédiera l’infâme lassitude qui nous tire par la manche et se rit de notre infortune ?

Qu’on ne s’inquiète pas des destinées de l’espèce humaine. Il y aura toujours des hommes scrupuleux, avec un sens moral imparable, qui se feront un plaisir d’en relater les nombreux exploits et les actions coupables, les omissions et les repentances. C’est du reste de ces hommes que tout est à craindre : non content de transformer chaque fait en interprétation ils feront de chaque interprétation le seul fait incontestable susceptible de confirmer et de valider leur analyse. Ils fouilleront à pleines mains dans le grand fumier humain, y puisant tantôt des trésors de bonté inépuisables, tantôt des actes d’une violence inouïe, des crimes sanglants jetant le discrédit sur la prétention des hommes à s’élever au-dessus de leur misérable condition. Mais toujours ils trouveront des raisons objectives pour expliquer la profonde irrégularité de l’espèce humaine, capable du meilleur comme du pire. Et toujours ces raisons auront pour eux valeur sacrée, car il faut bien faire rentrer dans un système interprétatif global tout le devenir humain, quitte à corriger en cours de route des hypothèses hasardeuses, des interprétations erronées, sans porter atteinte à la raison – ultime garante de tout ce qui arrive. Pour le dire franchement, les historiens me font songer à des myopes le nez collé au mur dont ils s’efforcent péniblement de déchiffrer les signes sans avoir l’assurance que ce qu’ils déchiffrent correspond vraiment à une réalité déterminée, sans savoir non plus si ces signes se trouvent bien sur le mur qui leur fait face. Obligés de composer avec cette incertitude essentielle, ils décrivent des réalités absentes, et plus leur description gagne en densité et en précision plus ce qui formait le point de départ de leur essai d’interprétation disparaît au profit de systèmes de signes parallèles qui se superposent aux nuées de signes pressenties. Les historiens sont en ce sens bien peu aptes à nous renseigner sur la nature de cette terreur qui saisit l’homme chaque fois qu’il surprend dans le miroir de ses actes l’image émaciée de son impuissance à aimer ici et maintenant. Tout juste peuvent-ils offrir à notre essentielle faiblesse un cadre intellectuel rassurant où se reposer un instant de l’affreux roulement de tambour du temps qui bientôt nous emportera.

Les historiens sont des hommes dont on ne saurait sérieusement mettre en doute la rigueur et la probité. Mais comment se fait-il que leur volonté d’expliquer les événements de la façon la plus objective possible laisse place à une entreprise systématique de justification de leur besoin insatiable d’explication ?

L’histoire est l’art de la mise en perspective du langage suivant un système de lignes de sens qui se croisent et se chevauchent à l’infini du concevable. En tant que processus continu de recréation de ce qui arrive et qui comme tel demeure insignifiant, elle est œuvre essentiellement mythique. Elle renseigne sur les historiens plus que sur ce qui a eu lieu. Elle est principe de subjectivation incorrigible.

L’historien ne connaît le monde que par ouï-dire. Si on enlevait de ses livres la masse considérable d’informations accumulées au cours de ses recherches et qu’on la réduise aux seules dates avérées, son ouvrage se résumerait à une collection de dates. Mais comme l’historien aime raconter et mettre en scène les images mortes qu’il a sous les yeux, il fait revivre les personnages, les place dans un milieu, les fait parler et agir dans un cadre et un contexte déterminé. Et comme l’historien aime se raconter des histoires, insensiblement il imprime à ce qu’il écrit, aussi dûment renseigné soit-il, la marque de sa subjectivité, colore les événements de sa secrète aversion ou profonde admiration pour tel ou tel grand personnage. Et c’est ainsi qu’au fil d’un récit prétendument objectif, la sensibilité de l’historien affleure à chaque page, et c’est ainsi qu’une fois le livre refermé, le lecteur averti éprouve le désir d’aller lire sur le même sujet ce qu’en dit un autre historien, car si les dates ne changent pas, l’art du récit trahit l’historien plus sûrement que toute volonté d’objectivité.

L’historien conséquent devrait publier des brochures composées d’une compilation de dates. A partir du moment où il se met en tête de relier ces dates et qu’il use pour cela de tous les artifices de la syntaxe tout est perdu. Il nous entretient plus de lui-même que de son sujet. Il nous raconte ce que tout homme sait déjà, la grandeur et la misère de la nature humaine.

L’intention inavouée de l’historien serait de pouvoir restituer le possible d’un homme. Non pas simplement comment il a vécu, dans quelles circonstances, quels obstacles il a rencontré, quelle ambition l’a guidé tout au long de son ascension sociale et lui a permis de s’imposer aux autres et de devenir un homme politique unanimement respecté mais quel possible s’ouvrait à lui à chaque instant de son existence. L’historien voudrait en somme recréer les conditions d’un possible psychique, mais après de nombreuses tentatives infructueuses il est bien obligé de renoncer à son projet. Car pour le mener à bien il faudrait qu’il ait déjà lui-même un sens particulièrement aigu de son possible. Or l’historien n’a guère de temps à lui consacrer et à vrai dire il ne s’y intéresse guère, il va chercher dans les autres la matière qui le nourrit et légitime ses travaux. Ne rêve-t-il pas d’ailleurs souvent d’être un pur miroir où viendrait se refléter le souffle des morts ?

L’historien peint des images mortes sur le mur du langage, il espère que cette peinture par l’éclat de ses couleurs rehaussera les personnages représentés et leur conférera ce supplément d’âme indispensable pour capter l’intérêt du lecteur et préparer son adhésion. Il voudrait tellement revivre avec eux ce qu’il n’a pas vécu ! Obsédé par le vertige d’une impossible objectivité il ne se rend pas compte qu’il est en train de se peindre à travers la foule de ces personnages hauts en couleur. Et plus il se peint plus cette objectivité qui conditionne sa probité s’efface peu à peu, et le voilà au bras d’une femme majestueuse qui pénètre fièrement dans la galerie des glaces à Versailles, qui soupe avec le roi et s’informe de ses projets d’aménagement du château, qui lui donne son assentiment sur son plan de bataille engageant la France contre les armées étrangères, qui le même jour est fêté lors d’un grand bal célébrant sa loyauté et son courage, qui enfin, ivre de joie, se couche à l’aube dans le lit du roi et se réveille au matin tout désargenté… Ô pauvre historien qui ne voit pas plus loin que la bout de ta plume !

L’histoire est la création la plus dangereuse du langage, elle forme comme une immense enceinte fortifiée qui fait tout le tour de ce superbe édifice et lui assure une parfaite tranquillité. Quiconque, en effet, oserait accuser le langage de manquer de rigueur et de probité, de dire plus qu’il n’en peut supporter, de tromper les hommes en traçant partout autour d’eux des directions improbables devrait en même temps remettre en cause la croyance au progrès et à l’évolution historique, le sentiment invincible que le bonheur est tout proche et que les efforts de l’esprit seront bientôt récompensés. Il devrait également répudier ce passé qui le suit comme son ombre et témoigne pour lui de la véracité de ce qui a eu lieu. Il devrait en outre renverser la statue impassible de la vérité qui trône à l’entrée du portail du langage et renoncer à toute forme de connaissance positive. Enfin il devrait sacrifier la fiction de l’identité et toutes les illusions qu’elle engendre. Il se retrouverait donc le plus seul des êtres, abandonné au milieu de la création, sans vivres et sans ressources…

Je connais un homme extraordinaire. Il est au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Il connaît la situation intérieure de chaque pays et suit attentivement l’évolution des relations entre le pouvoir en place et les populations locales, il n’ignore pas non plus les rapports de force sur la scène internationale entre les différents pays et les stratégies développées par chacun pour s’imposer aux autres, il peut même prévoir les conflits à venir. Mais ce n’est pas tout car cette curiosité prodigieuse il l’exerce en premier lieu sur son propre pays, aucune affaire politique ou économique ne lui est inconnue, la diplomatie française ne possède pour lui aucun secret, il est le plus riche des hommes, je veux dire le plus informé. Pourtant que fait cet homme face à cet afflux continu d’informations qu’il engrange à une vitesse effrayante ? Son souci principal peut se résumer ainsi : rester assez performant pour pouvoir continuer à assimiler ces informations, dans les meilleures conditions, indépendamment de leur contenu. Le tragique de l’histoire lui est donc profondément étranger, la seule réalité sensible sur quoi il possède un semblant de pouvoir est son aptitude précaire à demeurer pour lui-même le centre mouvant de ce flux informatif. C’est en ce point précis qu’il se sent vraiment exister et, pour tout dire, c’est bien la seule chose qui compte à ses yeux. Se sentir exister dans le chaos du monde.

Pour l’historien l’oubli représente une lacune fantastique qui doit devenir à travers l’exaltation de la substance qui n’a pas été accomplie le centre névralgique de toute remémoration.

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