La Confiance

Publié le par Julien Métais

Si les hommes se faisaient mutuellement confiance la société ne ressemblerait pas à une pyramide mais à un cercle bienheureux.

La confiance est un aliment destiné à fortifier le cœur de l’homme et à lui donner l’ambition de son possible.

Je ne sais rien de plus bouleversant que la confiance, aliment mystique de toute relation humaine, qui assemble autour de son feu l'immense foule de nos ombres inconsolées.

Aie confiance en toi et les hommes cesseront de t'apparaître comme autant de tours fermées érigées entre toi et le monde pour devenir des portes ouvrant sur l’invisible.

J’appelle confiance l’assentiment de l’homme à la grandeur du monde qui vient. Par cet assentiment les limites de la connaissance reculent et l’ignorance devient un champ d’investigation infini.

Une vie réussie est une vie que les circonstances tragiques de l’histoire ne réussissent pas à anéantir mais au contraire fortifient dans son désir irrésistible de s’élever toujours plus haut dans le ciel du possible.

L’homme qui a confiance en lui voit dans l’adversité qui chemine à sa rencontre une occasion merveilleuse de se mettre au monde une nouvelle fois.

La confiance en soi n’est pas confiance en ce qu’on est mais en ce qui au-delà de l’être ne laisse pas d’être possible. Elle n’est donc pas une propriété ou un attribut de l’être, encore moins une extension de ses qualités, elle désigne ce pur point insaisissable qui pousse l’homme en avant de lui-même et l’oblige par un effort incessant à sortir du champ clos du langage pour aller, dans sa nudité imprescriptible, à la rencontre de l’invisible. Cette confiance suppose donc la soumission inconditionnelle de l’homme à la rectitude du mouvement qui le parcourt et le projette hors du domaine des choses vraisemblables, là où les repères habituels que les hommes ont tracés tout au long de leur histoire s’effacent devant la grandeur de l’advenu. Car le but de la confiance est de réconcilier l’homme avec ce qui en lui et hors de lui le constitue dans sa vérité première. Or qu’est-ce qui le constitue en vérité sinon l’actualisation permanente de cette puissance de métamorphose grâce à laquelle il se survit comme organe autonome du possible ? En tant que membre du possible chaque homme est appelé à réaliser pour lui-même la grandeur de ce dont il est l’expression souveraine.

La violence de l’histoire a appris aux hommes à se méfier du mouvement naturel de la confiance vers la charité. Et, en effet, comment continuer à croire qu’un tel mouvement puisse édifier l’homme et le pousser à réaliser le meilleur de lui-même alors que les événements tragiques du XXème siècle témoignent de façon accablante de la facilité troublante avec laquelle la confiance se laisse instrumentaliser et enrôler au service d’idéologies politiques aussi odieuses les unes que les autres ? De là l’extrême suspicion que suscite aujourd’hui la confiance, devenue l’expression honteuse de la crédulité avec laquelle les hommes ont sacrifié leur dignité au besoin insatiable de se soumettre le monde.

La confiance est la condition surnaturelle de toute floraison. Sans confiance l’homme dépérit à vue d’œil.

On a vu des hommes qui après s’être jurés une confiance indéfectible se sont entretués pour n’avoir pas su s’y tenir.

La rectitude de la pensée est un effet naturel de l’abandon de l’esprit à la grandeur de ce qui advient. Sans cet abandon premier il n’y a pas de voyage possible hors des mots. La confiance est donc la condition de toute extériorisation dans l’inachevé.

Seule la confiance désarme la pudeur et lance l’homme dans l’invisible.

La confiance tisse partout des liens invisibles, elle est une merveilleuse entremetteuse qui ne se lasse pas de mettre en relation les hommes les uns avec les autres, et de former en eux le nœud du possible. Quiconque dans ce contexte trahit la confiance se porte d’abord préjudice à lui-même, puisqu’en suivant, par exemple, son intérêt personnel il se désengage d’une relation dont la fécondité résidait justement dans sa capacité à dépasser son propre intérêt pour s’élever à un niveau d’échange le plus désintéressé possible. Par conséquent la trahison de la confiance exprime l’incapacité de l’homme à demeurer fidèle à la parole donnée et partant à laisser cette dernière cheminer en lui jusqu’à son point suprême d’expression, là où le lien se retourne sur lui-même et de simple agent de liaison entre deux personnes séparées devient centre de force unique du possible faisant advenir au cœur du monde l’exubérante charité.

La confiance place celui qui s’y abandonne en position d’extrême vulnérabilité mais cette vulnérabilité est la seule force possible quand il s’agit de prouver pleinement son humanité.

Il est des êtres qui ont une si grande confiance en eux qu’ils ne doutent pas un instant de la pertinence de leur choix et de leurs actes. Ils savent qu’ils ont d’emblée raison, de sorte que nul argument ne saurait influer sur leur décision. Mais ce qui semblait d’abord l’expression supérieure d’une confiance triomphante se révèle bientôt la figure douloureuse d’un manque abyssal derrière quoi ils se réfugient pour faire illusion et se persuader eux-mêmes de la pleine légitimité de tout ce qu’ils entreprennent.

Je ne souffrirai point qu’on maltraite la confiance, qu’on la foule aux pieds et piétine son visage diffamé au motif qu’elle refuse de se rendre à la voix de la raison et qu’elle s’obstine à opposer aux hommes comme l’image d’un miroir inversé le vide conséquent au fond duquel ils glissent insensiblement et imaginent de faire fortune. Jette aux orties les vieux instruments de la raison, jette avec eux le peu de raison qui te reste, et tu seras le plus heureux des hommes, le plus apte à cheminer droitement dans la vie sans t’inquiéter de savoir où tu mets les pieds, de divaguer merveilleusement hors des passages piétons, là où les contours du visible s’estompent et laissent place à la jouissance des confins.

Le difficile n’est pas de faire confiance mais de se laisser faire confiance, car en soi toujours quelque chose résiste, un noyau identitaire qui ne veut pas se désintégrer, une poignée de racines entremêlées qui s’accrochent fermement au sol nourricier par crainte de perdre avec l’être la possibilité d’être soi. Mais c’est justement de cette possibilité que la confiance réclame le sacrifice dans la mesure où elle empêche toute donation. Il n’y a de confiance véritable qu’à travers la remise de l’être au possible compris comme puissance de métamorphose infinie – remise qui est descellement du langage et du système de signes qui gravitent autour – remise qui est saut dans le puits infini que le langage s’efforce de dissimuler aux hommes en dépit de ses failles gigantesques.

Celui qui manque de confiance souffre d’exhiber partout où il va cette image noire et racornie qui lui tient lieu de destinée. Chaque fois qu’il se penche sur un miroir pour scruter son visage des imperfections de toute nature se dressent devant lui et altèrent la pureté de son regard. Celui qu’il surprend au fond du miroir, forme vague épouvantée de signes, c’est l’image humiliée de son impuissance à accepter sa condition imparfaite, c’est la certitude douloureuse qu’il n’est pas digne de la beauté qu’il désire confusément. Il vit reclus dans la matrice d’une image désargentée. A l’inverse celui qui a confiance ne se soucie pas de l’image qu’il renvoie. Il est puissance d’affirmation de ce qui refuse de revenir sur soi pour se scléroser dans l’être. Il est pure dispensation du possible qui se fait lumière et remontant l’échelle des êtres vient toucher de son rayon brûlant le temple saint du cœur pour y allumer l’incendie des confins.

La confiance dérange parce qu’elle contraint la certitude à faire un examen circonspect des limites de son royaume. Or plus cet examen s’approfondit plus il apparaît avec évidence que la certitude n’est qu’un mot qui recouvre un néant de pensée.

Il y a bien longtemps que ce vieil écrivain n’écrit plus. Un beau jour, pris de vertige devant la page blanche, il a posé sa plume puis lentement a relevé la tête et fixé l’horizon, espérant encore le surgissement d’une nouvelle pensée. Mais rien n’y a fait. Ses yeux sont demeurés vagues et inexpressifs. Nulle image n’est venue se peindre sur ses rétines. Il est resté seul avec au fond du regard un néant de vision. Depuis ce jour l’écriture a disparu de son quotidien. Il préfère à présent marcher de longues heures sous un soleil brûlant. Tel est le moyen infaillible qu’il a trouvé de s’étourdir sans se salir les mains du sang du monde.

La confiance qui ne garde rien pour elle a pour toute réserve la richesse inépuisable de l’acte qui nous la donne en nous marquant du signe du possible. Il appartient dès lors à chacun de tâcher de se montrer digne de cette confiance reçue et de la faire vivre et de l’exprimer à son tour. C’est là que l’histoire humaine cesse d’être une ligne de feu dans la nuit du doute pour devenir un point de recoupement d’une multitude de chemins, lesquels empiètent les uns sur les autres et jettent l’homme dans la plus grande confusion. Car tout en se sachant l’heureux dépositaire de la confiance, l’homme ne peut s’empêcher de penser qu’en changeant de chemin, il pourrait y gagner quelque chose, par exemple, il pourrait se délester justement du poids de cette confiance qui au fur et à mesure que le temps passe se fait plus lourd et plus exigeant, il pourrait se reposer en se disant que décidément on a surestimé ses forces, que de toute façon il n’arrivera jamais au bout du chemin. Et c’est ainsi que par découragement et faiblesse, par goût secret de l’inertie aussi, il trahit la confiance placée en lui, il trahit la naissance du monde qu’elle appelait, il se trahit lui-même comme expression miséricordieuse d’une confiance toujours remise… Ô pauvre homme qui ne voit pas que la confiance n’a d’autre mission que de laisser éclater l’amour dont elle est l’expression encore confuse et que cet amour n’éclate jamais aussi facilement que quand l’homme se laisse féconder par cette confiance profuse qui ranime et renouvelle sa joie !

Dans la confiance le besoin d’aimer se fait guide et chemin, porte et royaume.

La confiance ignore le pouvoir du mensonge qui veut la faire tomber. C’est la raison pour laquelle elle est bien souvent trahie. Elle est la victime consentante d’une manipulation à quoi l’expose inévitablement sa nature. Mais elle ne peut faire autrement que de remettre le possible à ceux qui l’entourent, dans la mesure où cet acte est l’expression naturelle de son désir de porter fruit.

La confiance est une jeune fille délurée qui imagine qu’en proposant ses services au premier venu elle sauvera en lui le sens de la justice.

On évitera de demander à la confiance de rendre raison de son amour inaltérable et pur de la lumière si on ne veut pas assister impuissant à l’obscurcissement inexorable de ses facultés. La confiance aveugle et par cet aveuglement prépare à la contemplation des confins.

Les hommes les plus heureux sont ceux que la confiance laisse sans repos.

La confiance est aussi un acte de guerre déclaré à tout ce qui s’obstine à refuser l’extraordinaire profondeur de l’invisible.

La sottise de la confiance est d’allumer partout des feux en plein midi.

La confiance vit comme si elle ne devait jamais mourir. Quels que soient les drames de l’existence elle conserve son allant et sa joie de vivre, nul signe d’une quelconque amertume ou d’un profond ressentiment ne trouve refuge en elle. Elle sait bien que son temps à elle aussi est compté mais loin de s’en désespérer elle y voit au contraire une invitation à approfondir encore sa relation passionnée à l’invisible.

Nous manquons cruellement de confiance en nous et comme des malheureux nous promenons tout le long du jour ce manque de confiance dont nous ne savons comment nous débarrasser. Nous nous mentons et tâchons de nous persuader que nous pouvons depuis ce mensonge produire une vie riche et pleine de satisfactions. Or c’est tout juste le contraire qui se passe : plus nous nous mentons à nous-mêmes plus le sentiment confus de ce malheur gagne en netteté, plus nous nous enfermons dans le mensonge plus nous souffrons de ne pouvoir libérer en nous l’oiseau enchanteur seul à même de nous réconcilier avec la création et avec cette part de nous-mêmes décidément trop étrangère au mensonge pour pouvoir seulement s’y mêler. Mais comme le courage nous manque et que notre faiblesse nous détourne de tout acte héroïque, nous préférons transiger avec ce mensonge et faire comme si nous voulions l’écarter de nos vies et lui claquer la porte au nez, alors même que nous lui préparons dans le secret de nos cœurs un passage dérobé où il reprend possession de nous et nous épuise. Qu’il est difficile de demeurer fidèle à la dure vérité qui rejette toute compromission et toute consolation et nous livre à la brûlure du monde, à cette nudité spectrale dans le foyer de laquelle nous nous purifions et nous dépouillons du prestige de l’être et devenons pour nous-mêmes pure force de possibilisation !

Par manque de confiance nous perdons le monde que nous croyions posséder comme une chose infiniment précieuse, nous devenons plus démunis que le plus pauvre des hommes parce que nous ne sommes plus reliés par un lien invisible au ciel et à la terre, nous n’avons plus d’assiette fixe où éprouver notre présence au monde, nous errons au fond de notre malheur où nous voyons la nuit se presser et fondre sur nous comme une bête fantastique – tandis que le plus pauvre des hommes dispose encore de sa pauvreté à qui il demande de le rassurer sur sa condition et parfois même il arrive que des profondeurs de l’être cette pauvreté rayonne comme une lumière surnaturelle qui lui redonne force et courage.

La perte de confiance enferme l’homme au fond d’un puits où il dépérit peu à peu. Ne perds pas confiance en toi et tu circuleras plus libre que l’air dans l’espace incirconcis du cœur.

Il n’y a pas d’amour de soi possible sans confiance en la grandeur de l’avenu.

L’amour est dans la confiance le ferment de beauté impérissable.

 

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