La Liberté (2)

Publié le par Julien Métais

Le pouvoir de choisir ne relève en rien d’un acte libre parce que les choix opérés s’inscrivent toujours dans une trame de possibilités données et préalablement définies par le langage. Et la responsabilité n’a de sens qu’en tant qu’elle prend en elle le passé et l’avenir du langage et qu’elle se positionne à partir de lui. La liberté n’intervient donc pas directement dans ce positionnement. C’est pourquoi on ne saurait la réduire à un pouvoir de choix, elle est bien plutôt force de création continuée, jaillissement ininterrompue de formes originales en évolution perpétuelle. En somme, la liberté ne consiste pas à servir le langage à l’intérieur d’un cadre prédéfini mais à sortir de ce cadre pour aller affronter la nudité du monde qui rayonne à travers soi comme un feu bienheureux.

La liberté n’est pas le respect inconditionnel de la loi morale mais l’art autrement plus subtil de se dépouiller du prestige de la loi pour aller s’abîmer riche d’une nouvelle nudité dans la béance du visible.

La liberté refuse toute forme de choix, elle est déprise du choix et obéissance à la profusion des forces de vie qui dans l’homme veulent prendre figure.

La liberté est une force de refus qui trouve dans son exigence infaillible l’énergie nécessaire au renouvellement de la création.

La liberté de l’homme ne consiste pas à s’engager dans la voie de droite ou de gauche mais à comprendre que cette représentation schématique de la liberté conduit inévitablement à priver l’homme des ressources de son acte. Car l’acte libre engage tout l’homme, non seulement tel individu mais aussi à travers lui l’ensemble de la création, il est le lieu de l’épreuve de la qualité de la relation intérieure de l’homme au possible conçu comme force de promotion des confins.

C’est bien le caractère du possible rassemblant et libérant à la fois toutes les forces de vie à l’œuvre dans l’univers qui émane de l’acte libre.

L’acte libre est un acte qui apporte aux hommes la lumière des confins et la joie du repentir.

Ne demandez pas à l’homme ce qu’est la liberté il n’en sait rien. Mais il sait que son idée est la seule chose qui compte. Vivre dans une relation passionnée avec cette idée de façon à entretenir son feu sacré et à favoriser par tous les moyens son expression, telle est son unique mission.

On invoque la liberté quand on n’a pas la force d’en porter l’exigence écrasante.

Il n’y a rien à choisir, il y a juste à aimer ce qui se présente comme il se présente, en tant qu’incarnation spécifique de la grandeur du monde qui vient.

La vie humaine n’est pas une succession de choix mais le refus systématique de se laisser livrer par le choix à l’infamie du doute. Car tout choix porte en soi le germe corrupteur du doute qui écartèle l’homme au carrefour du possible.

La liberté repose sur le sentiment invincible de l’inachèvement du monde. Cet inachèvement n’est pas une limite mais le sens même de la croissance de l’esprit dans le sein glorieux du possible.

La liberté est expérience métaphysique de l’effondrement du langage et révélation de la nudité du monde qui transperce et illumine le noyau de l’être.

La liberté condamne l’homme à vivre hors du cercle des choses concevables.

L’homme ne redoute rien tant que la liberté parce qu’elle l’oblige à affronter sa propre nudité, or cette nudité l’épouvante puisqu'elle est pour lui l’image la plus rapprochée de son néant dont il se protège en se réfugiant derrière une épaisse forêt de signes et de symboles. Si l’homme souhaitait véritablement être libre il y a bien longtemps qu’il aurait jeté aux orties tout ce fatras de conception grossières, il y a bien longtemps qu’il cheminerait hors du chemin, dans l’espace multiplié du possible où le cœur palpitant forme à l’horizon l’unique étoile capable de le guider dans l’inachevé.

Méditant sur les conditions de la liberté je me dis que le langage articulé n’est peut-être pas d’abord fondé sur le besoin de dominer cette part d’inconnu présente en chacun mais sur la nécessité pour vivre dans des conditions acceptables de désamorcer les effets de la peur en s’enfermant vivant dans l’enceinte du langage – espace de signes qui redouble symboliquement l’environnement sensible de l’homme – et en instituant soi-même ses propres règles, de façon à se sentir en sécurité au sein de cette communauté de signes. De là le caractère angoissant de la liberté qui rappelle confusément à l’homme ce moment de vulnérabilité absolue où la raison n’avait pas encore fourbie ses armes pour se défendre de la rage féroce d’être soi hors de toute image concevable.

L’homme libre erre parmi les vivants comme une forme invisible. Partout autour de lui des points lumineux recherchent sa trace.

L’institution de la liberté condamne à vivre sans ressources.

Il n'y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté mais comment ne pas devenir un ennemi de la liberté quand celle-ci éloigne indéfiniment l’homme de la jouissance d’être soi ?

L’homme assimile à tort la liberté à l’affirmation de soi, or la liberté est tout juste le contraire. Elle est force de dissolution de l’être dans le possible.

Il est bien certain que la démocratie est le moins mauvais des régimes politiques, puisque c’est seul le régime où la liberté éprouve en toute impunité la jouissance de se perdre dans des formes d’aliénations successives !

Il y a autant de libertés que de chemins pour ne pas être libre.

La liberté, aussi longtemps qu’elle n’est pas instituée, est semblable à un morceau de sucre. Ce morceau, on peut le toucher, le prendre, en évaluer les qualités positives, la blancheur, la dureté, la froideur, la consistance. Mais si, las de cette inspection, on décide de mettre à l’épreuve ses propriétés et qu’on le plonge dans un grand verre d’eau, voilà qu’il se dissout rapidement et perd sa substance. Il se mêle à l’eau au point de ne faire plus qu’un avec elle. Certes il est toujours présent et efficace, il suffit de boire le verre d’eau pour s’en assurer mais rien de ce qui en faisait la présence immédiate et concrète ne subsiste de lui. Il en est de même de la liberté : une fois qu’elle est instituée elle perd rapidement la charge psychique positive investie en elle, elle s’abîme dans le gouffre des institutions jusqu'à devenir une réalité abstraite, sans corps ni âme. Le citoyen ne cesse pas de jouir de ses prérogatives, ses droits sont toujours reconnus et respectés, mais il se sent affreusement seul au sein de la société et ce n’est pas sans un serrement de cœur qu’il se retire chez lui pour inventer un monde nouveau. La liberté qu’il espérait s’est diluée et la rude tâche qui l’attend désormais est d’aller chercher dans les profondeurs l’étincelle créatrice capable de lui redonner en plénitude cette liberté tant désirée dont ne subsiste autour de lui qu’un écheveau de fils argentés.

Depuis que les hommes ont mis la main dessus la liberté s’est transformée en une hideuse statue.

L’homme libre est encore le mieux placé pour attenter à la grandeur de son idéal parti en fumée dans les arcanes du pouvoir.

Le danger ne vient pas de ceux qui oppressent les hommes et les soumettent à leur pouvoir, il vient de l’amour inconditionné de la liberté qui porte en soi le germe malfaisant de toutes les corruptions et de toutes les défigurations.

Dans le drapeau de la liberté qui fouette jusqu'au sang nos démocraties avachies repose l’orgueil des générations futures.

La liberté qui devrait être une source de création infinie où l’homme puise la force de se réinventer à travers une suite de métamorphoses continue est devenue une impasse au fond de laquelle s’accouplent nos démocraties.

Il est bien certain que dans les pays opprimés la liberté demeure la valeur fondamentale au nom de laquelle tous les actes sont permis dès lors qu'il s’agit de sauver la peau d’une nation en péril. Mais combien de temps ces aspirations profondes à la liberté continueront-elles d’alimenter la démocratie naissante, combien de temps les hommes vivront-ils dans le respect fidèle des principes qui les ont portés au pouvoir, combien de temps le nouveau gouvernement résistera-t-il à la tentation du pouvoir et de ses dérives, combien de temps la liberté occupera-t-elle toute sa place dans ce pays dont on perçoit déjà ici ou là des signes inquiétants de décomposition, combien de temps encore le politique et à travers lui l’ensemble des citoyens qu’il représente ne sacrifiera-t-il pas son désir déjà passablement émoussé de liberté aux facilités de toute sorte que lui procure le confort d’un système de règles éprouvées à l’intérieur duquel peuvent s’exercer en toute impunité ses instincts les plus grossiers ?

La démocratie est ce régime politique où la liberté est chaque jour violée par un vice de forme.

La liberté tourne en rond dans le cercle éreinté de nos démocraties. Nul point d’appui pour prendre son envol par-dessus les toits de signes suspendus qui ferment l’horizon.

Est libre l’homme qui n’a plus besoin du soutien des mots pour marcher droitement dans l’invisible.

La responsabilité de l’homme est de ne pas se laisser ensevelir sous un amoncellement de mots fatidique. Elle est de rester éveillée et de faire preuve d’une lucidité renouvelée pour ne pas sombrer dans la fosse du temps où trépigne l’étoile aux bras écorchés.

La liberté est un système de contraintes qui ouvrent sur le cercle infini du possible.

La liberté aussi peut devenir une chaîne quand nulle aiguille n’indique sur le cadran du cœur où s’orienter pour rencontrer son soleil.

Le chantier de la liberté est fermé aux opportunistes.

Sans liberté les grandes valeurs morales s’effondrent comme un jeu de cartes privé de ses fondations.

De nos jours plus que jamais il faut parler à dessein si l’on veut prévenir l’avachissement de la liberté dans le fatras des opinions inconséquentes qui fusent en tous sens.

Mieux vaut le mutisme que ce bourdonnement incessant qui se prend pour la pensée et mutile en l’homme la grandeur de ce qui veut s’exprimer. Être libre, c’est savoir renoncer au pouvoir de dispersion de la parole pour se retirer sur la rive déserte du silence où affluent les sources vives de la création.

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