La Liberté (1)

Publié le par Julien Métais

J’appelle liberté ce mouvement intérieur qui pousse l’homme en avant et l'oblige à travers un processus ascensionnel indéfini à se hisser au-dessus de sa condition.

Il faut accepter de tout perdre pour reconnaître la liberté comme le seul achèvement possible de notre condition misérable.

La liberté intervient chaque fois que l’homme est empêché dans ses actions. Elle témoigne en sa faveur contre tout ce qui voudrait le contraindre, le limiter, l’immobiliser. Elle l’alerte sur le danger qui pèse sur sa relation intérieure à son possible conçu comme source de création infinie.

L’homme est né libre et partout il est dans les fers, mais les fers ne sont-ils pas le dernier vestige aimable de sa liberté ?

La liberté de l’esprit désigne le processus de métamorphose au cours duquel l’homme riche de tout ce qu’il n’est pas s’élargit aux dimensions du possible.

 La liberté est la sensation du possible, en tant que cette sensation s’articule intérieurement à un acte qui en accomplit les promesses de virtualités.

La liberté a besoin de lois pour s’exercer mais ces lois qui agissent sur les individus comme de puissantes contraintes ne suffisent pas à garantir la qualité de son expression. Nombreux, en effet, sont les individus qui n’ont jamais fait l’expérience intérieure de la liberté, nombreux sont ceux qui se laissent porter par ces contraintes sans éprouver l’extraordinaire richesse dont elles les font les heureux détenteurs. Comment ne pas penser ici à toutes les formes de divertissement qui régulent la vie de nos sociétés et qui sont autant de façons de ne pas prendre en charge cette liberté, de la laisser dépérir au profit d’une ivresse passagère dont l’homme sort rarement grandi ! La valeur de la liberté réside dans l’usage qu’on en fait et cet usage a pour but d’étendre le champ d’expression de l’homme afin de satisfaire son amour immodéré des confins.

L’homme se divertit pour ne pas être libre, pour tromper son impuissance à essaimer dans l’invisible.

La liberté n’est pas une pensée, elle est l’acte par lequel la pensée accouche de son royaume.

La liberté n’est perceptible qu’à travers l’effort continu de l’esprit pour ne pas se satisfaire de son environnement immédiat et tenter de tracer tout autour de lui le cercle infini à l’intérieur duquel le centre comme figure nucléaire du mal n’existe plus pour lui-même.

La liberté, c’est la figure ravie de notre étonnement chaque fois que nous nous brûlons les ailes dans la grande carrière du visible.

La liberté est angoissante parce qu’elle oblige l’homme à quitter le sol natal du langage et ses vieilles habitudes pour aller à la rencontre de la nudité du monde, là où nul signe ne permet de distinguer les hommes les uns des autres puisqu'ils forment dans leur communauté indivisible autant d’organes d’expression du possible.

Les Français, peuple richement oublieux de son histoire, vivent dans le sentiment constant que la liberté est une chose acquise et que, par conséquent, il suffit de veiller à sa préservation pour se garantir des périls qui l’environnent. Pourtant il se pourrait bien que par négligence et distraction, par manque de probité aussi, cet idéal finisse par se confondre avec l’image souillée qui colle à leurs semelles de plomb !

Même dans les démocraties la liberté ne doit pas cesser d’être un idéal. C’est pourquoi il est vain et inutile de se retrouver en masse la nuit venue pour dormir debout et se donner bonne conscience sur les destinées de son peuple, mieux vaut se coucher franchement et se laisser féconder par les couches profondes du sommeil pour en extraire au réveil l’étoile mutine qui guidera tout le long du jour les plus indécis.

Toute liberté politique est insuffisante s’il ne s’y ajoute ce secret instinct guerrier qui pousse les meilleurs d’entre nous à partir à la conquête de la flamme qui les consume.

Aujourd'hui la liberté n’est plus qu’un frisson. Autrefois elle était une étoile. Entre-temps l’homme s’est rogné les ailes au poteau luisant de la jouissance.

L’amour immodéré du confort et du luxe a tué la liberté – poupée hideuse prise de vertige qui dans un mouvement involontaire se lève, vacille, pivote sur elle-même et vient se briser le crâne sur le coin d’un meuble en acajou.

Les murs de la liberté ont été saccagés, les écritures qui les constellaient ont été recouvertes de traces de sang qui racontent aux hommes les luttes violentes pour empêcher son expression.

Au fond la liberté n’intéresse plus personne dans nos démocraties modernes. Elle s’est diluée dans le cynisme ambiant où seul compte le sentiment rageur de ne rien devoir qu’à sa propre impuissance à faire advenir la beauté dissimulée sous la fange de ses pieds.

Le cynisme est le poison des démocraties. Il s’infiltre peu à peu dans les couches profondes de la société et pique en plein cœur l’oiseau qui allait prendre son envol.

La liberté, n’est-ce pas cette superbe arabesque tracée dans le ciel de ses actes que la plume découvre après avoir brûlé la page et être soi-même devenue flamme ?

Nous nous soucions moins de promouvoir la liberté que de maintenir les conditions confortables de notre asservissement à tout ce qui nous en détourne.

La liberté est une longue chaîne que l’homme dissimule sous ses habits pour ne pas succomber à la honte d’être soi. Comment pourrait-il autrement contempler en face le néant qui creuse en lui sa maison de verre ?

La liberté consiste dans la capacité de l’homme à affronter les contraintes qu’il rencontre sur le chemin de la vie – et on sait combien celles-ci sont nombreuses – mais aussi celles qu’il s’impose continuellement pour se hisser au-dessus de lui-même et ne pas décevoir les forces de vie qui aspirent à recevoir leur plus haute expression. La responsabilité qui incombe à l’homme est donc immense, puisqu'il doit d’une part veiller à ne pas se laisser écraser par les contraintes extérieures que la société lui impose, et, d’autre part, transformer les contraintes intérieures au moyen desquelles il essaie de se mettre au monde une nouvelle fois en autant de figures suprêmement expressives de son possible. Là est son devoir, là est même sa vocation, s’il ne veut pas s’abrutir dans le sommeil des bêtes.

L’homme est un faisceau de déterminismes convergents. Mais quelle que soit la nature de ces déterminismes (sociale, historique, psychologique), il n’en possède pas moins la faculté admirable de détourner ces déterminismes de leur orientation première, en les unifiant dans la beauté d’une forme qu’ils irriguent souterrainement comme un lac d’ombres enfoui sous le puissant rayon qui le révèle.

Est libre l’homme qui use des contraintes intérieures qu’il crée tout au long de son cheminement comme autant de points d’appuis essentiels pour s’élever toujours plus haut dans le ciel du possible.

Les hommes se sont battus longtemps pour faire triompher la liberté et voici qu’à présent qu’elle constitue l’expression même de leur essence en tant que peuple souverain ils ne savent qu’en faire, ils n’ont plus pour elle de réel intérêt, elle leur paraît être une chose du passé n’ayant rien à leur enseigner sur la dure condition humaine. Pourtant que la menace d’un conflit armé se précise et s’arrachant aussitôt au système d’habitudes confortables qui domine leur existence et où tout se teinte de la couleur terne de l’indifférence, les hommes sortent de leur sommeil et se lèvent pour prendre les armes. La petite flamme de la liberté reste vive même au cœur de la nuit.

L’homme est responsable de ses actes tout comme la lumière l’est des ombres sinueuses qu’elle trace autour des objets qui lui barrent le chemin.

Les hommes se battent pour renverser les forces politiques qui les oppriment, ils agissent au nom de la liberté dont ils souhaitent le règne, mais sitôt ce règne établi voilà qu’ils commencent à déceler en elle des forces ennemies, et ce qui leur semblait d’abord la garantie de toute vie raisonnablement acceptable devient pour eux une source indirecte d’oppression constante. Car la liberté doit s’incarner dans la société, ce qui suppose la mise en œuvre de tout un dispositif abstrait de règles et de lois. Or ces règles sont très vite perçues par l’effet mécanique de leur application comme des puissances antagonistes qui gênent et entravent la vie des citoyens. C’est ainsi que peu à peu naît en l’homme le désir intense de désarmer la liberté – quitte à perdre avec elle le bonheur d’une vie simple et tranquille.

La liberté ne dépend pas de la volonté, laquelle est une fiction destinée à justifier les divagations de la raison. La liberté s’impose à l’homme comme un processus de réalisation infini de la pluralité des mondes qu’il porte en lui.

Est libre l’homme qui a renoncé à toute idée de liberté et qui a fait de ce renoncement la mesure de sa puissance créatrice.

Ce n’est pas par un acte de volonté que l’homme prouve sa liberté mais par son obéissance intérieure à l’impulsion souveraine qui pousse sa main au bas de la page.

Il n’y a pas de liberté hors du mouvement ascensionnel qui porte l’esprit au-delà de la ligne du visible. La liberté véritable exprime en dernier ressort la pure effusion du cœur dans l’inachevé.

Ma liberté ne doit pas empiéter sur celle d’autrui ni celle d’autrui sur la mienne. Mais à ce compte qu’est-ce que la liberté sinon l’interdiction formelle d’être soi à l’intérieur du cercle des choses concevables ? Car être soi, ce n’est pas simplement se conformer aux règles que la vie en société impose mais c’est faire exploser ces règles dans l’intimité de la conscience et ouvrir dans cette explosion un monde nouveau où le mien et le tien n’existent plus et où, à la vérité, la notion même de liberté paraît singulièrement obsolète.

La liberté n’a pas survécu aux longues douleurs de l’enfantement. Elle est morte en accouchant d’une forme humaine inachevée.

Au fond la liberté n’est désirable qu’en tant qu’elle représente un idéal capable d’arracher les hommes à la dureté de leur condition – guerres, famines, maladies – et de les faire vivre à l’intérieur d’un territoire commun où les droits de chacun sont reconnus et garantis. Mais au-delà de cette limite, la liberté perd rapidement sa substance pour prendre l’apparence d’un bien de consommation courant, quelque chose de trivial et de vulgaire, qui n’empêche pas les frustrations les plus diverses de naître en l’homme et de le harponner. La liberté change alors de nature et devient une force d’assujettissement insoupçonnée. N’est-ce pas elle qui empêche l’homme de réaliser ses rêves les plus fous, n’est-ce pas elle qui le condamne à vivre dans le cercle étroit de son existence, à y exécuter les mêmes actes, à y mûrir les mêmes pensées, avec au bout les mêmes déceptions ? De vitale qu’elle était la liberté devient donc une force hostile qui menace d’étouffer les virtualités humaines. Ô douleur infinie de l’homme incapable de se laisser féconder par les sources de la vie, et progressant fièrement sur le chemin de sa perte inexorable !

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