Mélange

Publié le par Julien Métais

La pensée véritable, vous ne la trouverez pas, ô promeneurs du dimanche, dans les éternelles randonnées que vous faites avec vos amis au flanc d’une montagne. Vous ne la trouverez pas dans le lit de la vallée qui serpente sous le noir horizon gonflé de nuages. Vous ne la trouverez pas dans la douce musique du fin ruisseau qui chante sur les pierres l’allégresse de la lumière. Vous ne la trouverez pas dans la prairie riante qui s’étend sous vos pieds. Vous ne la trouverez pas dans le buisson solitaire où traîne votre paresse. Vous la trouverez hors des sentiers battus du langage, vous la trouverez là où vous n’auriez pas même l’idée de vous rendre, là où vous ne pouvez pas vous rendre, je veux dire dans l’éblouissement de l’instant fondant sur l’homme comme un torrent de béatitude qui ouvre en lui le royaume du possible et comble son attente. La pensée véritable pousse dans le cœur de l’homme et celui qui n’est pas prêt à se laisser parcourir par la grandeur de ce qui ne cesse d’y survenir rentrera bredouille de ses excursions.

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On pleure pour se soulager, pour crier, pour se taire, pour tordre l’âme incapable de prendre figure, pour se délester du poids mort qui blesse la ferveur du désir, pour passer sous terre, pour se faire chemin de lumière hors des rives du monde.

Il faut beaucoup pleurer pour défaire en soi la peur d’espérer.

L’homme qui pleure sait que la terre est plus haute que le ciel couché sur sa tête.

Le mouvement naturel des larmes est d’approfondir l’injustice du monde.

Chaque larme apporte sa ration de sel aux formes épouvantées de la mémoire.

On pleure de joie mais dans ces pleurs la joie déchire le monde.

Les larmes menacent d’engloutir l’homme dans leur torrent impétueux.

Les larmes sont des fenêtres illuminées dans le reflet desquels le monde se prosterne et prie.

Les larmes sont les agents chimiquement purs de notre transfiguration.

Le lyrisme des larmes porte l’homme jusqu’aux confins du corps.

Dans chaque larme le poids écrasant du monde se dilue en lumière.

Les larmes sont le blason ondoyant de notre destinée.

Le poids d’une larme suffit à rompre l’équilibre de la balance céleste.

On pleure pour que la boîte crânienne n’implose pas et que l’esprit continue d’enfanter.

Combien d’hommes sont morts tragiquement écrasés sous le poids de leurs larmes ?

Le bois des larmes apportent aux hommes la consolation d’un foyer durable.

A travers les larmes l’homme vaincu supplie l’ange de ne pas l’oublier.

Les larmes expriment la prière naturelle du corps menacé d’implosion. Elles sont une supplication poignante adressée à la douceur du repos.

Le poids des larmes est l’héritage toujours vivant d’une généalogie inassumée.

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Tout ce que touche le génie il le transforme en un feu pur et incorruptible qui le délivre de lui-même et révèle aux hommes la splendeur des confins.

Il serait réducteur de faire du génie l’exécutant du possible. Il est plutôt l’homme qui contraint le possible à faire fortune.

Le génie ne sert pas ses intérêts. Il est au service de la royauté du monde qui vient.

Le génie lance dans le ciel vide de son époque des fusées de détresse qui éclaireront les générations futures en ouvrant sous leurs pieds l’abîme du chemin.

La grande affaire du génie est de convier les hommes au festin du possible en leur présentant sous une forme spiritualisée la beauté du monde qu’ils espèrent.

Le génie se tient dans un rapport éminemment actif au possible dont il a pour mission d’étendre et de renouveler le champ d’expression.

Le génie excède dans le possible l’inquiétude d’être homme. Il est la figure achevée de notre humanité.

Non seulement le génie crée ses propres règles mais ces règles lui sont données comme l’expression surabondante de la vie d’en haut capable de le transporter au-delà de la frontière des mots et des choses.

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La pointe obtuse de l’amertume rend le monde inhabitable.

Le lit défait de l’amertume est plein de formes altérées qui inspirent à l’homme de passage un profond dégoût.

Ne sois pas amer et tu ne vieilliras pas et tu rajeuniras au fil du temps comme une forme épanouie surgie des profondeurs de la terre.

Rien de substantiel dans le cœur de l’homme amer, tout n’y est que lignes de sens enchevêtrées et violemment pétrifiées par l’usure du temps.

La terre de l’amertume est stérile. Aucun fruit ne pousse sur son sol calciné. L’eau du ciel elle-même n’y pénètre pas. Tout n’y est qui pierres amoncelées.

L’amertume résulte d’une somme de frustrations qui se rigidifient jusqu’à acquérir la blancheur opiniâtre de l’os.

Là où commence l’amertume se termine la jeunesse.

L’amertume se consume à mettre au monde son impuissance à essaimer dans l’invisible.

L’amertume ignore toute forme d’empathie. Elle vit pour oublier la possibilité d’être heureuse.

A la racine de l’amertume le désir violent de s’ensevelir vivant hors du monde.

L’amertume ne manque pas d’éloquence pour exprimer la profondeur de sa blessure.

L’amertume est un poison qui se diffuse insensiblement dans le cœur de l’homme et le prive de la douceur d’une terre à aimer.

L’amertume est la fleur de l’âme desséchée par le vent de la complaisance.

La pointe de l’amertume flétrit jusqu’aux plus beaux ornements de la nature.

L’amertume éclate dans la bouche comme une fleur de cendre révulsée.

L’amertume soupçonne de complaisance les ombres qui l’environnent. Sa propre ombre lui paraît suspecte et injustement offerte à son regard.

On ne traverse les eaux marécageuses de l’amertume que sur la pointe des pieds.

Rien ne ranime plus vivement la flamme de l’amertume que de se voir partout environnée des rayons du bonheur qui lui barrent le chemin.

C’est par le désir d’être heureux que l’amertume s’immisce dans le cœur de l’homme et fait fortune.

Ne soyez pas amers ô vous jeunes et vieux empaquetés dans votre vertu malheureuse, livrez-vous pleins de foi et d’espérance à la nudité du monde où la joie rayonne comme l’expression surabondante de la vie d’en haut.

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La certitude est l’ultime rempart que le langage oppose aux continuels assauts de l’esprit résolu à mettre le feu à sa citadelle.

Loin de supprimer l’ignorance la certitude laisse grande ouverte la porte de son royaume dans lequel elle se refuse obstinément à entrer.

Un homme pétri de certitudes est mûr pour la tombe.

Il y a certitude quand il y a arrêt du développement harmonieux des forces de l’esprit. La certitude exprime le vieillissement prématuré du possible psychique.

La certitude est une vieille fille qui professe haut et fort son éclatante intégrité.

La certitude est la ressource des désespérés et la consolation des indécis.

Tout le prestige de la certitude repose sur la confiance aveugle dans la puissance naturelle du langage à sécréter de façon interrompue les moyens de sa propre justification.

Ce qui est certain offense notre soif insatiable d’énigmes.

La certitude qui d’un geste souverain écarte les récriminations du doute est bien seule dans son royaume de verre.

L’aveuglement de la certitude jette une suspicion profonde sur l’aptitude du langage à vivre dignement hors de son royaume.

La certitude vise juste mais elle n’a pas de cible.

La seule chose certaine est le devoir sacré qui nous incombe de ne pas céder au prestige de la certitude qui fixe et emprisonne toute forme vivante dans la charpente osseuse du langage.

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