Le Temps (2)

Publié le par Julien Métais

Le temps est une vieille branche dans les yeux d’un enfant et qui gratte le fond de la misère humaine.

Le temps joue avec les hommes. Au gré de son inspiration, il les fait grands ou petits, forts ou fragiles, beaux ou laids, intelligents ou stupides, vertueux ou vicieux. Pas un être dans toute la création qui ne porte la marque éclatante de sa puissance créatrice.

La seule cause réelle de la mort, c’est que le temps manque de souffle.

Dissimulé dans la chambre du cœur le temps s’impatiente devant la lenteur de son naufrage.

Chaque homme consume comme il peut sa petite charge de vie et le voilà déjà roulant au tombeau.

On perd beaucoup de temps à se mettre au monde mais cette perte est la seule œuvre qui compte.

Il n’est pas de plus grande sagesse que de confier au temps le soin de tout arranger. Il n’est pas de plus grande lâcheté non plus.

Le corps se lasse plus vite que l’esprit de la durée qui le mine.

Le travail du temps se résume à éliminer tout ce qui ne va pas dans son sens. Qui pourrait lui en faire le reproche ? N’est-ce pas ainsi que nous fonctionnons tous ?

La grande affaire des hommes est de donner au temps l’expressivité d’un visage.

Le temps est semblable à un grand coffre où chacun fouille avidement dans l’espoir d’y trouver quelque secret, mais ce coffre ne contient que des masques.

Le squelette qui nous porte se réjouit de bientôt déposer son fardeau.

Le souhait le plus profond de l’homme est d’abandonner la vieille défroque du temps pour entrer, riche d’une nouvelle nudité, dans le royaume du cœur.

Le temps est une invention du langage si puissante que l’homme n’a toujours pas trouvé les moyens de s’y soustraire.

Le temps est un lustre admirable où l’homme suspend la royauté du monde.

Le peu qu’il sait l’homme le doit au temps qui ne cesse de l’entretenir de son néant.

Le temps n’enseigne rien sinon la vanité de tout savoir qui ne saigne.

Aime dans le temps la cendre qui te purifie.

Ôtez la mort de la vie de l’homme et regardez-le implorer la mort de revenir le délivrer !

Même les enfants ne savent plus jouir de l’instant. Soumis à une logique de morcellement du monde ils passent d’un objet à l’autre avec le même amusement et le même ennui. Ne dirait-on pas qu’ils sont déjà blasés et que l’impatience est leur unique ressource !

Le temps volage emporte avec lui l’aveu de son infidélité.

On dira ce que l’on voudra le temps est notre plus fidèle soutien.

Chacun grave comme il peut son nom sur l’écorce du temps mais cette écorce est une image qui s’évanouit à la clarté tombante.

Le temps est une caresse qui glisse sur l’homme et doucement le met sur le dos et le laisse, tortue vivante livrée à l’agonie du souffle, contempler l’effondrement du système d’images sur lequel il avait édifié sa vie.

Le temps ne se lasse pas de raconter aux hommes l’histoire de leur disparition dans l’abîme de l’oubli.

Le temps est fatal au désir d’être soi.

Le temps est sans emprise sur la bêtise qui en épouse le cours tumultueux sans la moindre résistance. Elle sait qu’il est le plus court chemin pour ne pas parcourir le champ du possible.

Le temps est cette rampe fabuleuse qu’enfant je dévalais à califourchon juste pour le plaisir d’éprouver sa puissance d’accélération phénoménale.

L’homme est la jardinier du possible, à ce titre, il doit prendre soin du temps qu’il a reçu en partage de façon à favoriser la croissance harmonieuse du possible en lui et hors de lui. C’est à cette condition que ce qui se présentait d’abord sous un jour menaçant deviendra source vive de toute réalisation, condition spirituelle du renouvellement de l’esprit par-delà les murs de signes que le langage dresse partout autour de lui.

Les hommes se plaignent de l’action destructrice du temps qui les vole sans répit. Ils ne songent pas un instant que leur plainte qui les fige au bord du vide, incapables d’entreprendre quelque grande action, est aussi une forme de rapt qui prive le temps de la possibilité d’être plus que soi-même.

J’appelle oubli le fossé dissimulé que cet homme qui courait n’a pas vu et au fond duquel il se débat en vain.

Parce qu’il est incapable de se supprimer lui-même le temps fait à l’homme de continuels crocs-en-jambe.

Le temps nous traite durement qui nous laisse tout juste nous redresser puis d’un furtif coup d’épaule nous pousse en avant et nous envoie rouler à terre. Voilà bien toute l’histoire de l’homme : passer alternativement de la position couchée à la station debout et gémir de ne pouvoir sortir de cette alternative où rien de grand n’advient que dans la brisure causée par ce changement d’attitude. Et ce qui est vrai sur le plan physique l’est aussi sur le plan psychique : la pensée ne consiste-t-elle pas à produire des idées qui une fois dotées de leur forme définitive se prélassent à l’horizon, livrant l’homme à une errance toujours recommencée ?

N’oublie jamais que le temps est le voyage d’une méprise qui se reproduit dans la tête des populations endormies.

L’attente de Dieu épuise le champ des possibilités humaines.

Bien des hommes sont morts pour avoir manqué du courage de prononcer au moment décisif les mots libérateurs. Ecrire est une façon de reprendre pour soi ces occasions perdues en laissant monter et éclater les mots dans la grande arène du possible.

L’extraordinaire élasticité du temps condamne l’homme à vivre au crochet du mouvement.

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