Le Temps (1)

Publié le par Julien Métais

Le temps emporte l’homme vers une mort inéluctable non sans lui laisser la liberté de parfaire l’extrémité radieuse de son mouvement. C’est ainsi que les œuvres d’arts sont autant de petites chapelles édifiées pour témoigner de la possibilité de faire vibrer d’une autre manière la tension intérieure qui pousse l’homme au tombeau.

Toutes les occupations des hommes sont des moyens détournés de s’approprier le monde et de se donner l’illusion de pouvoir soumettre le cours du temps à sa volonté et à ses caprices. Mais toujours la mort est là pour rappeler à l’homme la grandeur de son devoir : fais de chaque instant de ta vie le point d’expression supérieur du possible et tu seras le plus heureux des hommes.

Le temps ronfle dans mes veines comme un vieux moteur exténué.

Il ne faut pas laisser le temps jouer seul sa partition, il faut y prendre une part active jusqu’à ce que, sous l’effet de la fatigue, on s’abandonne enfin conquis à la puissance de son chant.

L’expérience du temps enseigne aux hommes à ne pas se laisser contaminer par le désir d’être soi.

Le temps est le tisserand surnaturel qui permet à chacun s’il en a le désir d’accorder son âme à la grande symphonie du monde.

Le temps est un manteau dont il faut se dévêtir pour retrouver sous le fardeau des ans la nudité rayonnante qui nous mit au monde.

Le temps est impénétrable, voilà pourquoi toutes les sentences des philosophes ne sont que vains bavardages.

Le malheur de l’homme n’est pas d’être soumis au temps mais de manquer du courage de faire de cette soumission première une source de transfiguration perpétuelle.

Il faut contempler l’action inexorable du temps comme un père bienveillant regarde ses enfants prendre place sur l’échiquier du monde – avec la même foi et le même désintéressement.

Si on cesse de considérer le temps à la façon d’une puissance ennemie pour l’envisager comme la chance inestimable donnée à l’homme de réaliser ce qu’il y a en lui de plus grand et de plus beau alors toute crainte disparaît. La soumission passionnée au temps dans sa puissance d’expression infinie est l’unique voie pour renaître à la grandeur des confins.

Bien sûr que la vie est un lent naufrage et que nous sommes promis à une mort certaine mais quelle joie durant ce laps de temps de pouvoir considérer le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et ces points d’or irisés qui nous percent l’âme et laissent apparaître comme derrière un voile fin et léger la forme chatoyante du monde qui vient !

Le miracle du temps est d’ouvrir partout des chemins dans le cœur de l’homme.

Si Dieu a soumis l’homme au temps, ce n’est pas pour le regarder gémir sur son sort, mais pour voir comment il est capable de répondre à son échéance finale par une œuvre encore plus grande.

Le temps est le sens du possible qui en est le noyau indestructible.

Le temps est une aiguille invulnérable fichée au cœur de la création et qui par sa puissance de sidération ôte aux hommes la joie des confins.

Le temps est une échelle que nous gravissons pour accéder au toit du monde et contempler l’étendue de notre ignorance.

Sur la banquise du temps il faut se tenir bien droit et avancer prudemment si l’on ne veut pas tomber précocement dans le gouffre de l’oubli.

Le temps est une hélice qui tourne silencieusement dans la tête des hommes et emporte dans son mouvement les mille souvenirs qui composent le portrait d‘une vie.

Le temps à qui rien ne manque creuse partout en l’homme des fossés gigantesques.

Le temps est un enfant joué par les pions qu’il pousse sur l’échiquier du monde.

La toile du temps est tissée de signes. Pas moyen d’y passer la main sans en rompre le charme magique.

Le miracle du temps est de faire croire aux hommes qu’ils peuvent passer leur vie assis sur le rivage alors que le rivage les jette à chaque instant dans des tourbillons de matière insatiables qui les aspirent dans les profondeurs du vide.

L’instant marque la limite insaisissable entre le royaume des vivants et des morts. S’abîmer dans l’instant, c’est se délivrer des échafaudages intellectuels au moyen desquels l’homme a cru pouvoir se soumettre le monde en entrant dans l’histoire, et retrouver la grâce de l’oiseau porté par la grandeur d’une intensité qui le dépasse infiniment et dont il trace dans le ciel la constellation merveilleuse.

Le temps sort tout nu, voilà pourquoi nous ne le reconnaissons pas quand nous le croisons dans la rue, habitués que nous sommes à nous dissimuler à nous-mêmes notre propre nudité pour ne pas succomber à l’effroi causé par la vision des tares qui nous affligent de toutes parts.

L’extraordinaire élasticité du temps qui se module au gré des états psychiques montre bien que sa perception dépend des circonstances du moment. Tantôt effroyablement lent, tantôt terriblement rapide, le cours du temps n’en laisse pas moins de poursuivre dans la profondeur du cœur son travail de sape assourdissant.

La crainte qu’inspire à l’homme sa mort prochaine devrait provoquer un changement radical d’attitude, une nouvelle façon de conduire sa vie, mais rien n’y fait, après quelques brèves tentatives infructueuses, voilà qu’il va de nouveau se vautrer dans la fange de ses actes, oubliant par le pouvoir conjugué de l’habitude et de l’inertie les belles promesses qu’il s’était faites à lui-même. Après tout, si proche soit la mort, n’est-elle pas encore trop loin pour lui consacrer le meilleur de ses forces et à quoi bon en définitive dépenser ses forces à ce qui ne surgit que pour les abolir ! Mieux vaut la laisser nous surprendre au milieu de la vie, telle une ombre bondissant au coin de la rue.

Le malheur de l’homme n’est pas d’être soumis au temps – cette soumission est la condition de toute création – mais de ne pouvoir créer que dans la déchirure qu’ouvre en lui son passage continu.

Le temps presse l’homme d’accomplir quelque œuvre avant de redevenir poussière. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Pour les enfants le temps représente une échelle interminable qui s’élève dans le ciel du possible, les barreaux de cette échelle se présentent spontanément sous leurs pieds, facilitant leur ascension, laquelle évoque plus un jeu qu’une affaire grave et sérieuse. Pour les adultes, le temps représente cette même échelle interminable mais dont les barreaux disparaissent à mesure qu’ils s’efforcent de les gravir, interdisant toute possibilité d’ascension, tout dépassement de soi par soi.

Violence du temps qui écartèle la pensée jusqu’à l’infini du concevable.

Le temps est un cercle qui se dévore soi-même pour échapper à la violence de ses outrages.

Dans chaque homme le temps se fraie un chemin pour accéder à la blancheur éclatante de l’os où repose la poussière des siècles.

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